Du gaullisme à la "voiture brûlée": "Tout le monde peut devenir casseur"

Du gaullisme à la "voiture brûlée": "Tout le monde peut devenir casseur"
Nicolas Fensch photographié devant le palais de justice de Paris le 11 octobre

AFP, publié le samedi 20 octobre 2018 à 09h04

Comment un informaticien sans histoires, ancien militant gaulliste, se révolte-t-il subitement au point de frapper un policier lors d'une manifestation à Paris ? Nicolas Fensch, l'un des acteurs de l'attaque de la "voiture brûlée" en 2016, raconte sa "radicalisation express", et sa colère que la prison n'a fait que renforcer.

"Monsieur, vous êtes une énigme". Le 9 juin 2016, un policier avoue sa perplexité à cet homme de 39 ans qui, menotté, assiste à la perquisition de son appartement.

Les enquêteurs y trouvent la parka noire et le masque qu'il portait le 18 mai lorsqu'il a frappé quatre fois avec une tige de plastique un policier qui sortait de sa voiture, incendiée par des manifestants "black bloc" d'extrême-gauche sur le quai de Valmy.

"Mais pour eux, quelque chose ne collait pas", raconte à l'AFP Nicolas Fensch, à l'occasion de la sortie de son livre "Radicalisation express" (ed. Divergences) qui raconte son basculement cette année-là.

Loin de tomber sur une tanière anarchiste, les policiers découvrent un "appartement de standing, blanc et bleu, très classique", un dressing rempli de costumes et de chaussures de luxe, "beaucoup de livres sur le général de Gaulle"... "Ils ont failli s'évanouir", se souvient-il, hilare.

Les vidéos de la scène où il frappe, visage masqué, un policier ont fait le tour des médias et fait de lui un symbole de la "haine anti-flics". Le Premier ministre de l'époque, Manuel Valls, fustige ces "individus qui veulent tuer un policier" ; son ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, réclame des "sanctions implacables".

Lors d'un retentissant procès avec huit coprévenus, Nicolas Fensch écopera de cinq ans de prison, dont la moitié avec sursis.

En liberté conditionnelle depuis juillet 2017, il a couché sur papier son histoire pour "apporter de la nuance" face aux clichés et montrer que "n'importe qui peut devenir +casseur+". 

- "Trahison" -

Issu d'une famille de classe moyenne catholique, "de droite", scout durant son enfance, Nicolas Fensch milite dans sa jeunesse au RPR, tendance sociale de Philippe Seguin.

Il s'en éloignera au fil d'une vie professionnelle où il découvre "l'angoisse" de salariés "exploités" et "précarisés sans que l'Etat ne réagisse". Il votera Mélenchon à la présidentielle 2012. 

"J'avais un rapport fort à l'État, aux institutions républicaines", explique-t-il.

Le 28 avril 2016, alors qu'il est au chômage, il tombe par hasard sur une charge de la police contre des manifestants opposés à la loi travail.

Il en ressort "profondément choqué": "Les policiers chargeaient sans raison, sans danger. J'ai vu des crânes et des arcades sourcilières ouverts à coups de matraque, des gens étouffés par les gaz lacrymogènes".

Il assiste aux mêmes scènes dans d'autres manifestations les jours suivants. "Ces images, on ne les voit que dans les régimes autoritaires. Pour moi, c'était une trahison. J'ai réalisé que la police n'était pas là pour protéger mais pour réprimer toute contestation. Rejoindre le black bloc, c'était défendre la démocratie".

Sa colère explosera quai de Valmy.

"J'assume ce que je suis, ce que j'ai fait. Je suis ni un héros, ni une victime", affirme aujourd'hui Nicolas Fensch.

Il a gardé son allure classique et rangée, cheveux courts sagement peignés, en jean, polo et chaussures de cuir.

"Cette histoire a donné un sens à ma vie", explique le quadragénaire, qui se dit aujourd'hui "apaisé" et "plus heureux" qu'avant. Mais sans doute pas dans le sens voulu par les autorités: les épreuves "violentes et humiliantes" de la justice et de la prison n'ont fait que renforcer ses convictions, qu'il explique à l'envi, le ton et le regard décidés.   

"Je prends cinq ans de prison pour quatre coups de baguette plastique à un policier, sans avoir jamais eu l'intention de tuer personne. Les policiers, eux, ne sont jamais punis, ou très légèrement, quand quelqu'un meurt en interpellation", dit-il.

En publiant ce livre, il a fait le choix, très rare dans cette mouvance très surveillée et portée sur l'anonymat, de se médiatiser, au risque de devenir une cible.

"Plus combatif que jamais", il manifeste toujours mais pas dans le "black bloc", sous peine de risquer de retourner en prison. "Mais je les soutiendrai toujours, sans faille" face à un État devenu un "sous-traitant du capitalisme" et qu'il juge "dangereux". "Ce en quoi je crois n'est pas le fruit d'une idéologie, mais de ce que j'ai observé, vécu, subi".

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