Des effigies pendues et brûlées, un rituel contestataire qui traverse les siècles

Des effigies pendues et brûlées, un rituel contestataire qui traverse les siècles
Cette estampe représente l'immolation de l'effigie du pape Pie VI au Palais-Royal après que le pontife a refusé la constitution civile du clergé.

leparisien.fr, publié le dimanche 06 mai 2018 à 12h13

Quelques mois après son éviction en 1787, le contrôleur général des finances Charles-Alexandre de Calonne est exécuté place Dauphine à Paris. Enfin, presque : c'est son mannequin qui est brûlé par la foule en colère, dans un rituel contestataire toujours en vogue.

Samedi se tenait à Paris la Fête à Macron, au cours de laquelle plusieurs effigies - notamment un pantin attaché à une potence - du président ont été tournées en ridicule. Au moins n'ont-ils pas été molestés, comme il y a un mois à Nantes : le 7 avril, un mannequin à l'image d'Emmanuel Macron y était pendu puis brûlé au cours d'une manifestation, suscitant l'indignation de nombreux élus LREM. Le parquet de Nantes a annoncé avoir ouvert une enquête, confiée à la PJ de Rennes.

Le chef de l'Etat n'est pas le seul à en faire les frais : le 19 mars, au Havre, deux effigies de Guillaume Pepy et Edouard Philippe avaient été incendiées.

Une mise à mort symbolique qui traverse les siècles...

En 1787, Calonne est exécuté

« Calonne, ministre d'Etat et contrôleur général des finances, condamné par la Nation à être brûlé, et ses cendres jetées au vent. » La formule est aussi solennelle que la sentence terrible. Elle a été inscrite sur un petit panneau qui pend au cou du condamné. Lui trône au milieu de la place Dauphine, à Paris, noire de monde en cette soirée du 1er octobre 1787. Quelque 4 000 regards détaillent le supplicié en attendant son exécution.

A la manœuvre, les membres de la basoche, une turbulente corporation d'étudiants en droit. Ils se sont occupés de tout : allumage des réverbères, confection du bûcher et cérémonieuse lecture du jugement. « Pour avoir mis le désordre dans les finances, ayant usé du Trésor royal comme du sien propre... » Les attendus sont énoncés d'une voix ferme, qui peine toutefois à couvrir les huées de la foule. « Pour avoir suborné les femmes de ceux qui sollicitaient les places et en avoir fait le prix du déshonneur... »

Excessif ? Injuste ? Assurément. Mais le réquisitoire est à la hauteur de la déception suscitée par Charles-Alexandre de Calonne, lui qui devait rétablir les finances du Royaume et qui a plutôt hérité du surnom de « Monsieur Déficit ». Et même si Louis XVI a fini par se passer de ses services quelques mois plus tôt, l'opinion pourchasse l'ex-ministre de sa vindicte. Le Parlement de Paris, compétent en matière judiciaire, a même ouvert une procédure à son encontre, mais elle a été interrompue par le pouvoir royal.

Alors les étudiants en droit ont décidé de rendre justice eux-mêmes. La proclamation des griefs étant arrivée à sa fin, l'un d'entre eux s'avance avec une torche. Encouragé par l'assemblée, il la jette au milieu des fagots. Calonne s'embrase sous les vivats. Enfin, presque Calonne : ce soir-là, c'est un mannequin à l'effigie de l'homme d'Etat qui est jugé et exécuté.

Et c'est loin d'être une exception. Dans ses « Mémoires secrets », l'écrivain Louis Petit de Bachaumont note ainsi à propos de l'événement que « les suppôts du Palais ont brûlé M. de Calonne avec un grand appareil et dans toutes les formes juridiques » en « renouvelant la scène de 1774 ». Cette année-là, déjà place Dauphine, le peuple avait incendié « un broc de blanchisserie plein de paille, surmonté d'une tête et vêtu d'une vieille robe de magistrat », représentant le chancelier (ministre de la Justice) de Maupéou, fraîchement démis de ses fonctions.

Quelques jours plus tard, au même endroit, on enterra l'effigie de l'abbé Terray, qui était contrôleur général des finances - poste décidément bien peu populaire - « après lui avoir fait des funérailles burlesques », comme le raconte l'historien Charles Tilly dans La France conteste.

Un héritage du carnaval

D'où vient cette pratique de brûler, de pendre, bref de s'acharner sur des mannequins ? « Elle remonte en fait au Moyen Age et elle est folklorique avant d'être contestataire, explique Emmanuel Fureix, maître de conférences en histoire à l'université Paris-Est Créteil. On brûlait un mannequin appelé Carementran pour marquer la fin du temps du carnaval et le début du carême. »

Au sortir de la période médiévale, la coutume prend alors un tour politique. « L'immolation de mannequins se fait aussi dans l'imitation de la pratique judiciaire des exécutions en effigie », note Emmanuel Fureix. Jusqu'au début du XIXe siècle, la justice pouvait ainsi très sérieusement décider de « condamner à mort » des mannequins ou tableaux représentant une personne déclarée coupable mais qui serait en fuite.

Musée national de Varsovie

Ces étonnantes condamnations par contumace ont donc été intégrées au vocabulaire de la protestation. Elles firent florès quelques années après l'exécution de Calonne, pendant la Révolution française. Au printemps 1791, plusieurs mannequins représentant le pape Pie VI sont par exemple immolés au Palais-Royal après que le pontife a refusé la constitution civile du clergé.

Bien plus tard, lors du carnaval de mars 1832, on détruira des masques en forme de poire pour protester contre le roi Louis-Philippe. Pourquoi une poire ? Le célèbre caricaturiste Daumier avait popularisé la ressemblance entre le fruit et le faciès royal... Depuis, ce rituel de mise à mort symbolique d'effigies ne s'est jamais vraiment éteint. On achève toujours bien les mannequins.

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