Ces jeunes ingénieurs issus de l'immigration qui quittent la France

Ces jeunes ingénieurs issus de l'immigration qui quittent la France
Deux jeunes ingénieurs ont expliqué leur expérience du "racisme au quotidien" qui les a poussés à quitter la France (photo d'illustration).

Orange avec AFP, publié le samedi 08 septembre 2018 à 14h20

Deux ingénieurs de 27 ans, d'origine maghrébine, ont expliqué sur Twitter avoir quitté la France, leur famille et leurs amis à cause du "racisme au quotidien" auquel ils étaient confrontés.

Redouane, 27 ans, a rejoint Madrid fin août.

Une décision mûrement réfléchie, explique-t-il dans une série de messages publiés le 30 août sur son compte Twitter et repérés par franceinfo. L'ingénieur parle d'un "mal-être", d'"une atmosphère pesante" ou encore d'une impression de "ne pas être à sa place" pour justifier son choix de quitter le pays.

"Une différence de traitement"

Un sentiment ressenti depuis l'adolescence qui "s'est aggravé années après années jusqu'à en devenir insupportable aujourd'hui". L'homme explique, par exemple, avoir été suivi "rayon après rayon" par les vigiles d'une libraire lorsqu'il avait 14 ans. Un an plus tard, il s'était également fait refouler d'Euralille, un centre commercial de la ville du nord de la France. Motif ? "On n'accepte pas les groupes de jeunes". Problème, un groupe de "jeunes blancs" avait franchi les portes du magasins quelques minutes plus tard.



"C'est à partir de cette époque que j'ai senti naître en moi une scission entre l'identité que je pensais incarner et celle que je reflétais réellement", explique Redouane, né en France d'une mère italienne et d'un père algérien. Mêmes explications du côté de Karim, également âgé de 27 ans, qui assure qu'il aurait pu décrire le même quotidien, tant il s'est "reconnu dans les propos de Redouane". L'ingénieur s'est lui exilé pour Londres, parlant d'un "ras-le-bol" symbolisé par la "disqualification de Mennel Ibtissem de 'The Voice' ou encore du déchaînement contre Maryam Pougetoux", responsable voilée du syndicat étudiant l'Unef.



Les deux hommes racontent "l'étonnement" de leurs interlocuteurs en France, lorsqu'ils évoquent leur parcours scolaire et leur baccalauréat scientifique (filière S) : "Je lisais la surprise dans leurs yeux, comme s'ils s'attendaient à ce que j'ajoute à tout moment que c'était une blague et que j'étais en BEP mécanique. Comme si cette filière était incompatible avec la personne que j'étais", explique Redouane, issu d'un collège de Zone d'éducation prioritaire (ZEP).

Ce dernier évoque également les remarques de ses anciens professeurs : "Comment s'appelle-t-il, déjà ? 'Mohammed ? Euh, Mouloud ? Euh, Redouane ?' (...) Évidemment, ce genre de remarques ne concernaient pas Thomas et Benjamin... Ce qui me dérange, c'est la différence de traitement", raconte-t-il. "Au fond de moi, je sais que même si je faisais tous les efforts du monde pour rentrer dans ce moule, mon faciès continuerait de me trahir occasionnellement et ne résoudrait donc pas totalement mes problèmes d'identité".

"Des petits truc pas graves mais qui s'accumulent"

Redouane parle de "petits trucs pas graves mais qui s'accumulent", comme l'expérience des entrées en boîtes de nuit : "Quand tu te retrouves à rentrer chez toi comme un con parce que tu t'es fait refouler, forcément ça démotive. J'ai mis une seule fois les pieds en boîte : j'avais réussi à rentrer parce qu'il était tôt et que les mecs avaient été cool", explique-t-il.

Les deux hommes décrivent alors une forme de repli communautaire : "J'ai commencé à traîner avec d'autres personnes. Est-ce que je serais devenu musulman si je n'avais pas rencontré ces difficultés ?", se questionne le nouveau Madrilène. "Honnêtement, je n'ai pas la réponse. Mais ce que je sais, c'est que mon parcours spirituel n'est pas venu de ma famille".

Karim évoque à franceinfo un épisode illustrant, selon lui, les contrastes entre l'Angleterre et la France. Pendant un entretien d'embauche à Londres, il a demandé à son interlocuteur s'il est possible de "prévoir un endroit pour prier". "Il a rigolé, il ne comprenait pas que je lui pose la question ! J'ai dû lui expliquer qu'en France c'était très compliqué, voire impossible", explique-t-il. Redouane explique lui dans ses messages que vu la situation actuelle, "il ne peut être que plus épanoui" à l'étranger.



En 2013, 198.000 personnes nées en France avaient quitté le territoire. Un chiffre qui était alors en hausse de 25% comparé à 2011. Il est cependant impossible de connaître la part de jeunes issus de l'immigration.

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