Au procès Karachi, le financement politique à l'ancienne

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Nicolas Bazire (G), Renaud Donnedieu de Vabres, Thierry Gaubert, Dominique Castellan et Ziad Takieddine (D) au procès financier de l'affaire de Karachi, le 7 octobre 2019 à Paris
Nicolas Bazire (G), Renaud Donnedieu de Vabres, Thierry Gaubert, Dominique Castellan et Ziad Takieddine (D) au procès financier de l'affaire de Karachi, le 7 octobre 2019 à Paris
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© AFP, Benoit PEYRUCQ

AFP, publié le mardi 15 octobre 2019 à 21h21

Fonds secrets, millions en cash et vente de T-shirts: le procès du volet financier de l'affaire Karachi a entamé mardi une vertigineuse plongée dans les pratiques du financement politique.

C'était il y a "un quart de siècle" se plaisent à rappeler les prévenus, alors les souvenirs sont parfois brumeux. Mais ils sont formels sur un point: il n'y a pas eu de financement de la campagne présidentielle malheureuse d'Edouard Balladur de 1995 via des rétrocommissions illégales en marge de contrats d'armement avec l'Arabie saoudite (Sawari II) et le Pakistan (Agosta).

L'accusation était servie par les dires d'un intermédiaire, Ziad Takieddine, qui affirmait avoir remis 6 millions de francs (moins d'un million d'euros) sur demande du directeur de la campagne Balladur, mais qui s'est depuis dédit.

C'est donc assez détendus que sont venus à la barre Renaud Donnedieu de Vabres, alors le plus proche conseiller du ministre de la Défense François Léotard, puis Nicolas Bazire, à l'époque directeur de campagne d'Edouard Balladur.

Le premier, mobilisé pour réussir à vendre des sous-marins et des frégates françaises, s'est d'abord attaché à convaincre de "l'utilité du réseau K", des intermédiaires intervenus tardivement dans les négociations, et en particulier de l'homme d'affaires Ziad Takieddine.

Les choses se corsent quand la présidente Christine Mée aborde la question du financement de la campagne Balladur. La magistrate indique que Ziad Takieddine avait affirmé, avant de changer de version, lui avoir remis 250.000 francs. M. Donnedieu de Vabres réfute catégoriquement "avoir jamais reçu de l'argent de M. Takieddine", ni pour des travaux dans une de ses maisons, ni pour sa campagne.

Il est alors question des comptes du Parti républicain, présidé par M. Léotard et soutien du candidat Balladur. La présidente rappelle que, le 5 juin 1996, M. Donnedieu de Vabres a déposé 5 millions de francs en espèces sur le compte d'un fonds d'investissement italien, dit le Fondo.

Quelle était "l'origine de ces fonds?", veut savoir la présidente qui traque la trace d'éventuelles rétrocommissions.

- "Le travail du trésorier" -

L'ancien ministre affirme que cet argent était "un reliquat de fonds spéciaux de Matignon", des fonds secrets qui allaient permettre de garantir un emprunt du Parti républicain pour l'achat de locaux.

Il se lance dans de longues explications sur la répartition de ces "fonds secrets mais légaux", entre Matignon, la DGSE et les ministères. "Ce chiffre de 5 millions, c'était la réserve dont disposait le Parti républicain."

Mais, réagit la présidente, ces sommes ne sont-elles pas allouées au ministère, "dévolues à la vie politique", plutôt qu'au ministre et à son parti politique? "Peut-être que c'est bien que ce se soit arrêté (l'utilisation de fonds secrets, ndlr), mais à l'époque, c'était l'usage et la tradition", se borne à dire l'ancien conseiller qui fut condamné en 2004 pour blanchiment dans cette affaire de prêt fictif.

A Nicolas Bazire, la présidente va notamment parler du versement de 10,25 millions de francs en espèces sur le compte de campagne de M. Balladur le 26 avril 1995, après sa défaite.

"Je ne me suis jamais occupé des comptes, c'était le travail du trésorier", répond-il, ajoutant: "J'ai été informé une fois de l'augmentation des dépenses, mais personne ne m'a alerté sur les recettes".

La présidente insiste, rappelle que le trésorier affirme n'avoir versé que 3 millions le 26 avril et demande d'où viennent les 7 millions restants, "apparus par miracle"? 

S'il concède que l'explication donnée à l'époque de recettes issues des ventes de T-shirts et de casquettes était "un peu courte", l'ancien directeur de campagne n'a aucune information à livrer.

Est-ce que ces 10 millions ne sont pas "venus boucher un trou" dans les comptes?, insiste la présidente qui relève la coïncidence entre ce versement et un retrait quasi-équivalent le 7 avril sur un compte suisse utilisé par le réseau K.

En vain. M. Bazire, qui a depuis rejoint le groupe de luxe LVMH, n'a "jamais entendu parler du moindre problème de financement de la campagne". Campagne dont les comptes, critiqués, ont finalement été validés, doit reconnaître la présidente.

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