Achats de votes à Corbeil-Essonnes: que sont devenus les 2 millions d'euros?

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Jean-Pierre Bechter (g) et Serge Dassault lors d'une réunion de campagne à Corbeil-Essonnes dans l'Essonne le 13 mars 2014
Jean-Pierre Bechter (g) et Serge Dassault lors d'une réunion de campagne à Corbeil-Essonnes dans l'Essonne le 13 mars 2014
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© AFP, FRANCOIS GUILLOT

, publié le lundi 12 octobre 2020 à 22h35

A quoi ont servi ces deux millions d'euros? Soupçonnés d'avoir reçu une rémunération occulte de Serge Dassault dans un système d'achat de votes pour les municipales à Corbeil-Essonnes en 2009 et 2010, deux prévenus se sont défendus lundi, invoquant une usine en Algérie et une ferme au Mali.

Serge Dassault "était un homme de cœur, un homme droit". Dans le box, Younès Bounouara raconte comment il s'est engagé auprès du milliardaire RPR en 1995, lui qui était alors "un homme de gauche", "un révolutionnaire". 

Cheveux longs, voix cassée derrière son masque, cet homme de 48 ans comparait depuis le 12 octobre à Paris aux côtés de cinq autres personnes soupçonnées d'avoir participé à un système de corruption électorale alimenté par l'argent de l'avionneur, mort en 2018.

Éducateur de rue à la cité des Tarterêts de 1995 à 2001, M. Bounouara devient un relais de Serge Dassault, pour qui il milite "jusqu'en 2008", mais pas pour les deux élections partielles qui ont suivi, pour lesquelles Jean-Pierre Bechter était tête de liste, dit-il. Et il le jure: les achats de vote, "ça n'existe pas".

"Où sont ces centaines de gens à qui on a distribué de l'argent?" s'emporte-t-il. "Ils ont utilisé la justice, les médias pour racketter Serge Dassault. Et aujourd'hui on continue à le salir, je trouve ça immonde".

- "J'ai déplacé une montagne" -

Pendant l'instruction, plusieurs témoignages ont dépeint cet homme comme étant "haut placé" dans le "système", à la tête d'un groupe de militants chargé de démarcher les électeurs en échange de dons, d'un emploi ou d'un logement.

En 2011, il a touché deux millions d'euros provenant du compte d'une société baptisée Iskandia, au Liban, sur lequel le milliardaire avait viré en tout 18,5 millions d'euros, officiellement pour financer l'acquisition d'un Falcon 900. Pour l'accusation, il s'agissait d'un circuit discret pour rémunérer les équipes de la campagne 2010.

Rien à voir, selon Younès Bounouara: la majeure partie de cet argent était destinée à construire une usine d'eau en Algérie.

Il fouille dans une pile de papiers, en glisse certains à son avocat: attestation du "président de l'assemblée communale", du "ministère des ressources", "étude hydrologique"... "Le terrassement a avancé, tout a avancé, c'est une montagne que j'ai déplacée. Ce sont 990 camions que j'ai retirés là-bas", assure-t-il.

Plusieurs témoignages et enregistrements parlent de ce versement libanais comme d'une enveloppe que le prévenu devait redistribuer à un groupe, mais qu'il aurait gardée pour lui.

En 2018, M. Bounouara a été condamné à 15 ans de réclusion en appel pour une tentative d'assassinat de Fatah Hou, un autre habitant de Corbeil. Une affaire directement liée à cette somme.

- Terrain désertique -

A quelques mètres, son ami d'enfance et co-prévenu se lève. Droit dans son costume gris, les mains jointes à la barre, cet ancien directeur Jeunesse et sports à la mairie répond prudemment aux questions de la présidente.

Machiré Gassama a reçu 400.000 euros sur les deux millions libanais versés par M. Bounouara mais il affirme qu'il n'en connaissait pas la provenance. M. Bounouara "a fait partie des personnes, à Corbeil, qui ont bien réussi. Il a toujours été considéré comme une personne qui a de l'argent", dit-il, il "faisait des affaires".

Aux enquêteurs, il avait expliqué avoir vendu à son ami un terrain "désertique" de deux hectares au Mali, acheté en 2004, avec des vaches et des chevaux qu'un gardien se chargeait de faire pâturer ailleurs.

La présidente s'étonne de ne pas retrouver de revenus de cette ferme sur ses comptes. "Comment vous expliquez que cette ferme ne vous rapporte rien et qu'elle vale 400.000 euros?", interroge la magistrate.

- "Je n'ai pas de commentaire à faire", répond le prévenu de 43 ans.

Trois attestations de vente réalisées au Mali ont été versées au dossier - signées par M. Bounouara alors que ce dernier était incarcéré, s'étonne la présidente.

Pendant toute l'instruction, "il y a eu zéro investigation sur ces pièces. C'est assez fort de dire aujourd'hui +on a un problème+", s'agace l'avocat de M. Gassama, Pierre de Combles de Nayves.

Le procès doit se poursuivre mercredi.

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