Wanindara la rebelle espère une Guinée réconciliée au-delà des appartenances

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Un membre de la société civile guinéenne chante l'hymne national devant le Palais du peuple lors de discussions impliquant le Colonel Mamady Doumbouya à Conakry le 15 septembre 2021
Un membre de la société civile guinéenne chante l'hymne national devant le Palais du peuple lors de discussions impliquant le Colonel Mamady Doumbouya à Conakry le 15 septembre 2021
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© AFP, JOHN WESSELS

publié le jeudi 23 septembre 2021 à 08h33

Amadou Oury Barry a fait la fête avec les gens de Wanindara quand les militaires tout juste arrivés au pouvoir en Guinée ont fait démanteler le poste d'où les forces de sécurité lançaient de brutales expéditions à travers ce quartier turbulent de la banlieue de Conakry.

Le jour, la tente plantée au milieu d'un carrefour trépidant servait de base aux soldats, gendarmes et policiers prépositionnés pour disperser les manifestations alentour et déclencher des raids redoutés dans les "concessions", ces agglutinements poussiéreux d'habitations faites de parpaings et de bric et de broc.

"La nuit, ils sortaient, ils brigandaient. Tu n'avais pas seulement peur des voleurs, tu avais aussi peur des policiers", se rappelle Amadou Oury Barry, "taxi maître" (chauffeur de taxi) de 28 ans appuyé à un kiosque de transfert d'argent en face du rond-point désormais débarrassé du poste.

Avec le "poste avancé", les nouveaux maîtres de la Guinée ont fait disparaître un symbole honni par de nombreux habitants des quartiers de Conakry qui se sont dressés pendant des mois contre le président déchu Alpha Condé : le symbole de la répression et, disent-ils, d'un communautarisme profitant au groupe ethnique de la classe dirigeante.

Wanindara a été l'un des foyers de la contestation contre un troisième mandat de M. Condé en 2019 et 2020. La répression a tué des dizaines de civils en Guinée, particulièrement à Wanindara et dans ces quartiers de la banlieue acquis à l'opposition.

"On peut compter plus de dix personnes assassinées ici", rapporte Souleymane Barry, commerçant de 40 ans, devant le carrefour de Wanindara.

- Air de "libération" -

Le 5 septembre, quand le colonel Mamady Doumbouya et ses hommes ont arrêté Alpha Condé, puis le jour où le poste avancé de Wanindara a été démonté, "tout le monde dansait, chantait +colonel Doumbouya, la libération !+. C'était comme en 1958", l'année de l'indépendance, relate Souleymane Barry.

Avant la présidentielle d'octobre 2020, des résidents de Wanindara exaspérés par la pauvreté, la corruption et la répression exprimaient l'espoir d'un dirigeant qui réconcilie les Guinéens. C'est finalement M. Condé qui l'a emporté malgré les protestations.

M. Condé déposé, le colonel Doumbouya n'a cessé de proclamer sa volonté de rassembler. Parmi ses tout premiers gestes symboliques de concorde, la junte a ordonné de démonter les postes avancés jalonnant les deux grands axes parallèles traversant la banlieue.

La main tendue par le colonel Doumbouya lui a attiré une large adhésion ou au moins un préjugé favorable. Les assurances de Doumbouya, "on y croit", dit le "taxi maître".

Amadou Oury Barry dit avoir perdu un frère, tué de deux balles, dans la mobilisation anti-Condé. Il dit aussi conduire un taxi faute de trouver un emploi conforme à son diplôme de gestion des ressources humaines.

"Si tu as un nom peul, tu peux oublier le travail. On ne compte même plus les gens qui ont changé leur nom en Condé ou Konaté", dit-il.

Les Peul, majoritaires à Wanindara, représenteraient avec les Malinké plus de la moitié de la population. Beaucoup sont convaincus d'avoir été maltraités parce qu'ils étaient Peul, et non pas Malinké, comme M. Condé.

- "Clientélisme" -

Les analystes conviennent que les Guinéens sont divisés. Ils mettent cependant en garde contre une appréhension ethnique de la crise.

Les Guinéens eux-mêmes s'accordent sur la coexistence pacifique entre Peul, Malinké ou Soussou. Les mariages mixtes sont nombreux et "dans la vie quotidienne, vous n'avez pas d'affrontement", dit Rinaldo Depagne, expert au think-tank International Crisis Group (ICG).

Il est vrai que le président Condé a nommé de préférence des Malinké aux postes de commandement militaire, dit-il. Le colonel Doumbouya est Malinké.

Mais Rinaldo Depagne parle de "divisions plus régionales qu'ethniques. Les grands partis sont fondés sur les intérêts régionaux", et n'ont jamais réussi à s'en affranchir, selon lui.

Alpha Condé "a exacerbé des tensions qui étaient déjà là, il ne les a pas inventées", dit-il.

Au moment des élections surtout, les membres d'une communauté se rangent derrière les chefs de parti qu'ils identifient comment étant des leurs, explique Me Emmanuel Bamba, président de la Ligue guinéenne des droits de l'Homme (LGDH). M. Condé a failli à son rôle et aux attentes placées en lui en tenant "des discours à relent ethnique" pendant les campagnes, dit-il.

En dehors des élections, plus que le communautarisme, "ce qui est incontestable, c'est le clientélisme et les nominations par affinité", dit-il.

Aussi rassembler "est-il une nécessité absolue" pour les Guinéens, dit-il.

Le politologue Kabinet Fofana incite cependant à la prudence face au "semblant de consensus" du moment vis-à-vis du colonel Doumbouya. Il redoute que la discorde ne resurgisse avec l'exercice du pouvoir, des nominations, et surtout à l'approche d'élections: "Traditionnellement, plus l'agenda de la transition va durer, plus les politiques vont s'encanailler".

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