Un an après l'offensive turque, le rêve lointain d'un retour des Kurdes de Syrie

Chargement en cours
Des enfants à bord d'un pick-up dans le village de Qiratah près de la ville de Manbij, dans le nord de la Syrie, près de la frontière turque, le 14 octobre 2019
Des enfants à bord d'un pick-up dans le village de Qiratah près de la ville de Manbij, dans le nord de la Syrie, près de la frontière turque, le 14 octobre 2019
1/3
© AFP, Aaref WATAD

, publié le lundi 12 octobre 2020 à 08h32

La fille de Wadha Charmoukh n'a connu, à cinq mois, que la vie sous une tente, dans l'un des camps abritant des dizaines de milliers de Kurdes chassés de leurs villages du nord de la Syrie par la Turquie assistée de ses partenaires syriens il y a un an.

Wadha a accouché dans un camp de civils kurdes ayant fui cette offensive turque, lancée en octobre 2019, qui a permis à Ankara de s'emparer d'une bande frontalière de 120 kilomètres à l'intérieur du territoire syrien.

"Ma fille Berivan, âgée de cinq mois, est née dans les camps. Elle n'a jamais vu de maison. Juste vécu à l'étroit dans une tente", raconte à l'AFP cette mère de 29 ans dans un camp situé dans la province de Hassaké (nord-est de la Syrie). "Quel genre de vie c'est, pour un enfant de naître et de vivre dans une tente?".

Wadha et sa famille ont dû, comme des dizaines de milliers de personnes, abandonner leur maison puis s'installer dans des camps de fortune situés dans des zones encore sous le contrôle des forces kurdes.

Tous leurs biens ont été saisis ou pillés à l'issue de l'opération turque, selon des groupes de défense des droits humains, éteignant davantage leur espoir d'y retourner un jour.

"L'avenir est sombre et nous sommes désespérés", confie Wadha. "J'essaie parfois d'oublier mais comment peut-on oublier sa maison et les choses qu'on a mis toute sa vie à construire?"

- "Comme une tombe" -

Le plus dur pour elle? Voir ses trois filles grandir dans un camp.

"Quand elles seront grandes, que ressentiront-elles lorsqu'elles quitteront le camp et verront comment vivent les autres?", s'interroge-t-elle, entourée de ses enfants dont Roslyn, cinq ans, contrainte au fauteuil roulant car elle est paraplégique. "J'essaie de la garder près de moi (...) mais elle n'aime pas rester dans la tente".

Dans une tente voisine, Chams Abdel Kader confie qu'elle aurait "préféré mourir dans (sa) ville plutôt que vivre dans ce camp qui ressemble à une tombe".

"Nous pensons nuit et jour à rentrer chez nous à Ras al-Ain", poursuit cette quadragénaire, mère de sept enfants, qui a pourtant bien conscience que sa ville n'est plus ce qu'elle était.

Les alliés d'Ankara, nouveaux maitres des lieux, ont rendu la vie impossible aux quelques irréductibles ayant refusé de quitter Ras al-Aïn et Tal Abyad.

"Ce sont nos ennemis", relève Mme Abdel Khader. "Ils tuent des gens, kidnappent des femmes, volent nos maisons et nos voitures et personne ne les arrête". 

- "Clé" -

La Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme Michelle Bachelet a mis en garde en septembre contre une croissance de la violence et de la criminalité dans les zones conquises par Ankara et ses alliés, notamment à Ras al-Aïn et Tal Abyad.

Cette instance a notamment évoqué une recrudescence des meurtres, des enlèvements, des transferts illégaux de personnes ainsi que des confiscations de terres et de biens.

La Turquie a vigoureusement rejeté ces accusations, tandis que l'opposition syrienne a nié des mauvais traitements "systématiques".

Mais cette nouvelle réalité a poussé certains comme Salima Mohammad à abandonner quasiment toute idée d'un retour dans leur village.

Cette femme de 42 ans a transporté des pierres et de la boue pour construire une cuisine de fortune près de sa tente, afin de préparer le repas des quatorze membres de sa famille.

"Notre village a été incendié", explique-t-elle, les larmes aux yeux. "Même si nous avions l'espoir de rentrer, où irions-nous s'il n'y a ni maisons, ni murs, ni portes, ni fenêtres?"

"Quel sens a l'avenir si nous ne sommes pas avec nos familles sur notre propre terre?", demande-t-elle, confiant ne s'être toujours pas adaptée à la vie dans le camp.

Un sentiment partagé par Amra, 65 ans, déracinée des abords de Ras al-Ain avec sa famille.

Entourée de ses petits-enfants sous une tente, la sexagénaire sort d'un petit sac une clé accrochée à un épais lacet noir.

"J'ai apporté la clé de ma maison avec moi", dit-elle. "Si je meurs avant mon retour, je veux être enterrée avec".

Vos réactions doivent respecter nos CGU.