Liban: la rue ne lâche rien malgré les annonces du pouvoir

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Des Libanais manifestent contre la classe politique à Saïda, dans le sud du Liban le 21 octobre 2019
Des Libanais manifestent contre la classe politique à Saïda, dans le sud du Liban le 21 octobre 2019
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© AFP, Mahmoud ZAYYAT

AFP, publié le mardi 22 octobre 2019 à 19h16

Les Libanais affichaient mardi leur détermination à ne rien lâcher, avec un sixième jour de rassemblements contre la classe politique, l'annonce la veille de réformes économiques d'urgence n'ayant pas convaincu après des années d'inaction du pouvoir.

Tôt mardi matin, comme si cette annonce n'avait pas eu lieu, de nouveaux barrages ont été érigés sur plusieurs artères du centre de Beyrouth. L'armée a tenté de négocier le déblocage de certains axes routiers, mais a fini par renoncer face à la détermination des manifestants. 

Les banques sont restées fermées, prolongeant la paralysie partielle du pays. Et des milliers de manifestants envahissaient dès le début de l'après-midi, comme les jours précédents, les centres de Beyrouth et de Tripoli, la grande cité du nord à majorité sunnite.

Sur la place des Martyrs au coeur de la capitale, Hussein al-Aliya, 35 ans, était là, toujours aussi déterminé. "Nous sommes descendus dans la rue, toutes communautés religieuses confondues, pour faire chuter l'ensemble des responsables de l'Etat", lançait ce chauffeur de bus venu de la banlieue sud chiite, fief du puissant mouvement Hezbollah.  

- Un gouvernement "de jeunes"

Pour lui, "les députés et les ministres sont tous des voleurs" et le plan de sauvetage annoncé lundi par le Premier ministre Saad Hariri n'est que de la poudre aux yeux. "Pourquoi ne l'ont-ils pas fait depuis 30 ans?", demandait-il en réclamant un gouvernement et un parlement totalement renouvelés "composés de jeunes, femmes et hommes".

Un rassemblement s'est aussi formé devant le siège de la Banque centrale du Liban. "Nous ne paierons pas les taxes. Que les banques les payent!", chantaient les manifestants. 

Depuis la fin de la guerre civile en 1990, les infrastructures du pays sont restées en déliquescence et les Libanais font toujours face à des coupures quotidiennes d'eau et d'électricité.

Le scepticisme de la foule, mêlé de colère, s'était fait sentir dès l'annonce par Saad Hariri de son plan qui se voulait pourtant spectaculaire : mesures contre la corruption, budget sans nouveaux impôts, programme de privatisations pour lutter contre la gabegie des services publics, aides en faveur des plus défavorisés...

Dès le discours du Premier ministre terminé, les slogans-phares de la contestation ont retenti de plus belle, notamment celui réclamant le départ immédiat de l'ensemble de la classe politique: "Tous, cela veut dire tous!".

- "A la table des grands" -

"Il semble que la rue n'ait pas mordu à l'hameçon", a expliqué à l'AFP le chercheur en sciences politiques Karim el-Mufti. 

Selon lui, il aurait fallu des "mesures beaucoup plus radicales", au-delà d'annonces économiques d'urgence, pour convaincre les Libanais qui réclament une refonte en profondeur du système.

Heiko Wimmen, analyste à l'International Crisis group, est du même avis: "il s'agit de mesures techniques qui peuvent améliorer la situation budgétaire du pays mais ne sont pas à la hauteur du défi posé par les manifestants".

Déclenché par l'annonce jeudi d'une nouvelle taxe sur les appels effectués via la messagerie WhatsApp, le mouvement de colère a pris la classe politique de court. L'annulation rapide de la mesure fiscale n'a pas empêché la colère de prendre de l'ampleur. 

Fait aussi rare que marquant, la mobilisation contre la classe dirigeante a gagné l'ensemble du pays. Un tabou a été brisé dans les fiefs du Hezbollah pro-iranien, où même le leader religieux Hassan Nasrallah a été pris à partie par la foule.

L'issue du mouvement semblait mardi plus incertaine que jamais. Pour Karim el-Mufti, "un bras de fer" s'est engagé entre la rue et le pouvoir. "L'opinion publique s'est invitée à la table des grands et a bien l'intention d'y rester", estime-t-il. 

Mais, selon lui, le mouvement manque cruellement à ce stade de figures capables de le représenter pour discuter d'une alternative politique. "Et si le gouvernement, le Parlement et le président ne représentent pas la rue, quelle est l'alternative?", s'interroge-t-il.

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