La pénurie de carburants, une "arme de guerre" au Yémen

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Des conducteurs yéménites font la queue pour recharger leur voiture dans une station-service de la capitale Sanaa, le 9 juillet 2020
Des conducteurs yéménites font la queue pour recharger leur voiture dans une station-service de la capitale Sanaa, le 9 juillet 2020
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© AFP, Mohammed HUWAIS

, publié le vendredi 10 juillet 2020 à 09h44

Les files d'attente ne cessent de s'allonger aux pompes à essence dans les zones contrôlées par les rebelles au Yémen, frappées depuis plusieurs semaines par une sévère pénurie de carburants, avec de lourdes conséquences pour les civils.

"Ce qui se passe est une injustice", déclare Hames al-Tawil, un habitant de Sanaa qui attend dans son véhicule. La file s'étend sur environ 4 km et les véhicules ont alignées sur trois rangées.

"Ayez un peu de pitié pour les gens qui attendent ici depuis trois jours!"

Phénomène récurrent au Yémen, la pénurie s'est amplifiée depuis le début du conflit il y a six ans, disent de nombreux Yéménites, mais elle n'a jamais été aussi sévère que depuis la mi-juin.

Pays pauvre de la péninsule arabique, le Yémen est confronté à la pire crise humanitaire au monde, à cause de la guerre, selon les Nations unies.

Cette guerre oppose le pouvoir, appuyé depuis 2015 par une coalition militaire dirigée par l'Arabie saoudite, aux rebelles Houthis, soutenus par l'Iran, qui sont entrés dès septembre 2014 dans la capitale Sanaa qu'ils contrôlent toujours.

Le gouvernement accuse les rebelles de provoquer cette pénurie pour faire pression en vue de la levée des sanctions imposées par la coalition à leur encontre, dont l'interdiction d'utiliser l'aéroport international de Sanaa pour les vols commerciaux.

Les Houthis affirment, en revanche, que la coalition empêche sciemment l'arrivée de carburant pour les étouffer économiquement.

Pour l'ONG Oxfam, les belligérants utilisent l'économie comme "arme de guerre".

"Nous espérons qu'une solution sera trouvée très rapidement car l'impact sur la population est dévastateur", a déclaré cette semaine à l'AFP la coordinatrice humanitaire de l'ONU au Yémen, Lise Grande. 

- Trois fois plus cher -

Fin juin, la Yemen Petroleum Company, contrôlée par les rebelles, a averti que ses stocks s'épuisaient.

Selon l'entreprise publique, la coalition empêche depuis 90 jours une quinzaine de pétroliers chargés de 420.000 tonnes de carburants d'accoster à Hodeida (ouest).

La coalition inspecte tous les navires arrivant à ce  principal port d'importation, pour stopper selon elle l'arrivée d'armes destinées aux Houthis.

Selon un responsable du gouvernement, les rebelles interdisent l'entrée dans les zones qu'ils contrôlent de convois venant des régions gouvernementales, arguant que les carburants transportés sont de mauvaise qualité.

Chauffeur de bus assurant la liaison Hodeida-Sanaa, Hani Mohammed, 41 ans, a dû interrompre ses activités pendant deux semaines avant de les reprendre. En doublant ses prix.

Un litre d'essence coûte jusqu'à 1.200 riyals sur le marché noir (environ deux euros), soit trois fois plus qu'avant la pénurie.

Cette situation "doit cesser car ce sont les civils qui sont les victimes", souligne à l'AFP Muhsin Siddiquey, directeur de d'Oxfam pour le Yémen, le carburant étant "essentiel pour l'approvisionnement en eau potable".

"Une pénurie prolongée pourrait mettre en danger des millions de personnes, susceptibles de contracter le coronavirus et des maladies hydriques comme le choléra." 

La guerre a fait des dizaines de milliers de morts, en majorité des civils, d'après des ONG. Et environ 24 millions de Yéménites -plus des deux tiers de la population- dépendent de l'aide humanitaire selon l'ONU.

- Hôpitaux touchés -

La pénurie affecte aussi la production d'électricité, les hôpitaux et les prix qui grimpent.

Le directeur de l'hôpital public Al-Thawra de Sanaa, Abdallatif Abou Taleb, affirme que l'établissement ne peut plus s'approvisionner régulièrement en électricité. 

Les services de dialyse et de soins intensifs sont, précise-t-il, les plus exposés. Et les prix des équipements et produits nécessaires au fonctionnement de l'hôpital ont explosé.

"Médecins et infirmiers ne peuvent plus se rendre facilement l'hôpital pour leurs gardes", ajoute-t-il.

A Hodeida, Fatima affirme attendre depuis deux jours, sous 40 degrés, devant une pompe pour faire le plein.

"J'ai laissé ma voiture au milieu de la file pendant la nuit", raconte cette employée d'un centre médical à l'AFP. "La pénurie a aussi provoqué une hausse des prix des aliments en raison de l'augmentation des coûts de transport".

Après deux jours d'attente, Hala a réussi à obtenir 30 litres d'essence, un quota individuel appliqué à tous selon les gérants de la pompe. Mais cette institutrice de 37 ans n'y croit pas, car les personnes proches des autorités sont privilégiées.

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