Après deux décennies, un recensement ultra sensible en Macédoine du Nord

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Une membre des équipes de recensement (d) pose des questions à une habitante d'Ilinden, près de Skopje, le 20 septembre 2021 en Macédoine du Nord
Une membre des équipes de recensement (d) pose des questions à une habitante d'Ilinden, près de Skopje, le 20 septembre 2021 en Macédoine du Nord
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© AFP, Robert ATANASOVSKI

publié le dimanche 26 septembre 2021 à 14h42

Chaque jour depuis début septembre, Ilina Dimitrijevska fait des kilomètres à pied pour frapper aux portes et demander aux habitants de Macédoine du Nord de participer au premier recensement organisé dans le petit pays des Balkans en près de deux décennies.

L'ex-République yougoslave, où vivent une majorité de Macédoniens slaves aux côtés d'une importante minorité albanaise, ne s'est pas comptée depuis 2002. Du fait de son impact potentiel sur les communautés ethniques, il s'agit d'une opération délicate, source de batailles rangées.

Le recensement, essentiel dans un pays qui aspire à intégrer l'Union européenne, est censé avoir lieu tous les dix ans mais s'était heurté jusque ici à de fortes résistances.

Le travail d'Ilina Dimitrijevska, qui va de maison en maison à Iliden, localité à majorité macédonienne à l'est de Skopje, est pourtant simple.

Masque sur le visage pour lutter contre la virulente pandémie du coronavirus, T-Shirt siglé "recensement" dans les six principales langues parlées dans le pays, elle vérifie les identités, pose des questions et passe aux suivants. 

"Tout se passe bien ici, aucun agent n'a été refusé", dit à l'AFP la jeune femme d'une vingtaine d'années. "On a juste dû retourner plusieurs fois dans certains foyers".

La Constitution octroie certains droits à toute minorité qui pèse plus de 20% de la population, au niveau national comme local.

L'attribution de certains emplois publics, dans la police, l'armée ou les ministères, est soumise à des quotas ethniques. L'usage des différentes langues dans les documents officiels ou dans l'enseignement aussi.

- Gonfler les chiffres -

La dernier recensement avait eu lieu un an après des affrontements armés de 2001 entre rebelles albanais et forces macédoniennes.

Le pays comptait alors 2,1 millions d'habitants, deux tiers de Macédoniens, 25% d'Albanais et des minorités serbe, bosniaque, Rom ou turque.

Mais depuis, les spécialistes estiment que la population a dégringolé à 1,6 ou 1,7 million du fait de l'émigration massive.

En 2011, une tentative de recensement avait avorté, la majorité macédonienne et la minorité albanaise s'accusant réciproquement de vouloir gonfler les chiffres.

A Saraj, localité à majorité albanaise proche de la capitale, les choses se déroulent aussi sans accroc, explique à l'AFP Xhelal Jakupi, membre de la commission locale du recensement.

"Nous avons enregistré toute notre famille et tout s'est bien passé", témoigne Vjollca Mustafa. "Je pense que c'est pareil pour tout le monde".

Selon le bureau national des statistiques, quelques jours avant la fin des opérations le 30 septembre, plus d'1,3 million de personnes avaient répondu aux questions sur leur affiliation religieuse et ethnique, langue maternelle, langue d'usage, niveau d'études ou revenus. 

Mais les opérations sont contestées par certaines communautés qui accusent par avance le gouvernement social-démocrate de Zoran Zaev de vouloir falsifier les résultats.

- "Combien sommes-nous?" -

Le député Dimitar Apasiev, chef du parti d'opposition de gauche Levica, prône le boycott au motif que la méthodologie utilisée serait défavorable aux Macédoniens. Il affirme sans avancer de preuve que 200.000 personnes suivent son mot d'ordre.

Emin Husev, représentant de la communauté turque, a averti que si "les Turcs sont moins de sept pour cent, ils ne reconnaîtront pas les résultats". Même son de cloche chez le DUI, parti albanais membre de la coalition gouvernementale, pour qui l'opération sera illégitime si les Albanais se retrouvent à moins de 20%.

La controverse entre la Macédoine du Nord et la Bulgarie, qui bloque la candidature de Skopje à l'UE en exigeant que le pays reconnaisse ses "racines bulgares", déborde aussi sur le recensement.

A Sofia, certains politiciens accusent Skopje de faire pression sur les quelque 130.000 habitants également détenteurs d'un passeport bulgare pour qu'ils ne se déclarent pas d'origine bulgare.

Pour Petar Arsovski, analyste politique, les opérations se déroulent bien malgré les tentatives de récupération. "Des petits partis cherchent des sujets pour devenir plus populaires", dit-il à l'AFP.

Le gouvernement fait valoir que le manque de données démographiques complique la planification des besoins de la population, sans parler de listes électorales fiables.  

Les droits des communautés "resteront absolument les mêmes", a promis Zoran Zaev. "Le principal but, c'est de savoir combien nous avons de citoyens, combien vivent à l'étranger afin de pouvoir planifier".

Pour sa part, le VMRO-DPMNE, l'opposition de droite, qui s'était opposée au recensement en accusant le gouvernement de vouloir gonfler la minorité albanaise puis en invoquant le coronavirus, a fini par s'y ranger. Tout en prévenant qu'il surveillerait de près les résultats, attendus début 2022.

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