Taïwan face au défi de l'effondrement de sa natalité

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Des enfants dans une crèche de Taipei, le 26 janvier 2021 à Taïwan
Des enfants dans une crèche de Taipei, le 26 janvier 2021 à Taïwan
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© AFP, Sam Yeh
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publié le jeudi 27 mai 2021 à 14h45

Obstétricienne à Taipei, Wu En-tzu a supervisé plus de 2.000 naissances. Mais elle n'envisage absolument pas d'avoir un bébé, une position que partagent de plus en plus de familles sur une île confrontée au vieillissement alarmant de sa population.

Depuis leur mariage il y a 12 ans, Mme Wu et son mari, chirurgien, sont d'ailleurs sur la même ligne sur la question des enfants.

"Je ne vois tout simplement aucune raison d'avoir un bébé", explique-t-elle à l'AFP dans son bureau d'une clinique haut de gamme de la capitale.

"Je ne suis pas la seule. Beaucoup de jeunes se demandent: +Pourquoi devrais-je me marier et avoir des bébés? Pourquoi devrais-je adopter les valeurs familiales traditionnelles?".

Rares sont les territoires qui ont vécu une évolution démographique aussi radicale que Taïwan.

En 1951, une Taïwanaise donnait en moyenne naissance à sept enfants. Le chiffre est désormais inférieur à un.

L'année dernière, l'île a enregistré davantage de décès que de naissances. Et au premier trimestre 2021, Taïwan a recensé 34.917 naissances pour 47.626 décès.

C'est le Japon qui, le premier en Asie de l'Est, avait enregistré un solde naturel négatif, en 2007. L'an passé, Séoul, Hong Kong et Taipei ont rejoint ce club.

- "Privilégier la carrière" -

En Chine, des statistiques ont montré le mois dernier que la population chinoise progressait à son rythme le plus faible depuis des décennies.

En Asie, de plus en plus de pays ont un problème de renouvellement de la population.

Des millions de travailleurs partent en retraite sans qu'il y ait suffisamment de jeunes ou de migrants pour les remplacer.

A Taipei, l'école élémentaire Laosong illustre très bien cette problématique. 

Elle était jadis surnommée l'école la plus bondée au monde, avec plus de 11.000 élèves en 1966, selon son proviseur Lin Ming-ju. Elle comptait 158 classes de 80 élèves qui devaient se relayer pour suivre les cours ou aller aux toilettes.

Actuellement, elle compte 500 élèves pour 20 classes, soit 25 enfants par classe, dont 40% sont des enfants uniques, selon M. Lin.

La chute de la natalité à Taïwan est le reflet d'un mode de vie de plus en plus assumé des femmes qui se marient de plus en plus tard, ont moins d'enfant ou restent célibataires.

"Les femmes font de plus en plus attention à leur propre vie", explique Mme Wu, 37 ans. "Beaucoup de femmes ont un master ou un doctorat, ne veulent plus dépendre des hommes et choisissent de privilégier leur carrière".

- Coût de la vie -

Pauline Fu, une fonctionnaire de 38 ans qui vit à Tainan (sud), explique que dans sa famille, on est passé en trois générations de sept à zéro enfant par femme.

Elle affirme qu'elle et son mari, avec qui elle est depuis 11 ans, ont fait le choix d'un "mode de vie plus libre", sans enfant.

"Nos amis se plaignent souvent de l'inquiétude et des difficultés que génère la parentalité. Nous pensons qu'une vie où nous sommes que tous les deux nous suffit".

Autre cause de la faible natalité: le coût de la vie.

L'industrialisation rapide de l'île au siècle dernier a fait de Taïwan un poids lourd économique dans la région. Mais depuis une décennie, les salaires stagnent.

Hung Hui-fen, sociologue à l'université Soochow de Taipei, explique que les jeunes couples en âge d'avoir leur premier enfant sont souvent contraints de travailler de longues heures pour de faibles salaires, ce qui les oblige à reporter le moment où ils fonderont une famille, quand ils n'y renoncent pas complètement.

A Taïwan, au Japon ou en Corée du Sud, il y a parfois un prix élevé à payer en terme de plan de carrière pour les femmes qui veulent avoir un enfant, explique Stuart Gietel-Basten, de l'Université des sciences et technologies de Hong Kong.

- Société "super âgée" -

"L'impact sur la carrière des femmes est clair, en particulier parce que la charge parentale n'est généralement pas partagée".

Dans les sociétés patriarcales d'Asie de l'Est, ce sont les femmes qui, en priorité, doivent s'occuper des enfants, des parents ou des beaux-parents, même si elles travaillent à plein temps.

Aides financières à la garde des enfants, réductions d'impôts, traitements contre l'infertilité... le gouvernement a multiplié les mesures incitatives pour encourager la natalité.

Mais l'un des grands enjeux est l'inégalité homme-femme.

"Les discriminations entre les sexes restent répandues dans la société, ce qui fait que ne pas avoir d'enfant devient un choix mûrement réfléchi chez certaines femmes", explique Chyn Yu-rung, de l'Awakening Foundation, qui milite pour les droits des femmes.

A moins d'un changement radical, Taïwan pourrait devenir une société "super âgée", avec un habitant sur cinq ayant plus de 65 ans.

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