Stepanakert, pas de pillage dans la capitale fantôme du "Jardin noir"

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Un supermarché de Stepanakert, au Nagorny Karanakh, le 7 octobre 2020. Contrairement à ce qui se passe généralement ailleurs, la guerre ici ne s'accompagne d'aucun pillage
Un supermarché de Stepanakert, au Nagorny Karanakh, le 7 octobre 2020. Contrairement à ce qui se passe généralement ailleurs, la guerre ici ne s'accompagne d'aucun pillage
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© AFP, ARIS MESSINIS

, publié le jeudi 08 octobre 2020 à 14h04

Sous d'autres cieux, tout aurait été déjà volé. Ici, rien n'a bougé. Vidée de près de la moitié de ses habitants, Stepanakert, la capitale du Nagorny Karabakh, est totalement épargnée par les pillages qui d'ordinaire accompagnent les guerres.

En contrebas d'une rue désertée, frappée dans la nuit par l'une des énormes roquettes azerbaïdjanaises, la devanture intacte et vitrée d'une épicerie semble attendre le client, avec sa pub coca-cola sur la porte et ses fleurs en plastique multicolore sur le comptoir.

On y entre en poussant la porte, tout simplement. Pas un chat dans le quartier, personne à l'intérieur, tout est désert. Chocos BN, chips et saucisses à la viande sont impeccablement alignés sur les étagères, le carrelage brille comme pour un début de semaine.

"Vous pouvez prendre ce que vous voulez. Laissez juste l'argent près de la caisse", lance un voisin, venu en curieux au passage des journalistes de l'AFP.

Depuis la reprise des hostilités entre l'Azerbaïdjan et les séparatistes arméniens du Nagorny Karabakh, Stepanakert, pilonnée par les bombes, s'est vidée d'une grande partie de ses habitants: femmes et d'enfants ont fui vers l'Arménie, les hommes sont à la guerre. 

Ceux qui restent -beaucoup de vieillards- vivent terrés dans les caves.

Maisons et commerces semblent ouverts aux quatre vents de l'automne. Et pourtant tout reste intact, inviolé. Personne ne s'aventure à mettre un pied dans les commerces dont les vitrines ont été éclatées par les explosions.

Pas un magasin n'a été forcé et les bacs à boissons sucrées, inévitablement installées devant chaque épicerie, sont intacts, restant parfois allumés dans la nuit, uniques lucioles dans une ville plongée dans l'obscurité pour se cacher des bombardements.

"Les patrons et les employés de ces boutiques sont tous au front. Personne n'oserait approcher pour voler quoique ce soit", assure Marine Aghassian, 49 ans.

Cheveux courts et col roulé crème, elle attend debout derrière le comptoir d'une petite supérette, "Boka Shop", proche du marché central. Le magasin appartient à son fils, "volontaire sur le front".

"J'habite à deux pas. J'ouvre de temps en temps, quand les voisins ont besoin de quelque chose, ou pour venir recharger mon téléphone, car l'électricité est coupée à la maison".

"Personne ne peut venir pour piller, les gens sont solidaires", s'offusque-t-elle, plantée entre une colonne de chewing-gum, et un étal vide de cigarettes locales "Noy". "Mon fils a pris toutes les cigarettes pour les distribuer à ses camarades en première ligne".

- Peuple en armes -

Au Karabakh, le "Jardin Noir" en turco-person, c'est tout un peuple qui s'est mobilisé contre "l'agression" de l'Azerbaïdjan qu'il dénonce. 

Dans la capitale, les hommes trop vieux pour aller à la guerre disent même "avoir honte parce qu'ils ne sont pas en train de se battre sur le front". 

Ce serait donc une indignité, presque un sacrilège de profiter des évènements pour s'en prendre à la propriété d'autrui.

"La population locale est très solidaire. Elle a déjà vécu des années de bombardements pendant la guerre (de 1989/1994), et a développé des habitudes, une mentalité particulière", décrypte un observateur étranger, dans la région depuis des années.

Par ailleurs et plus prosaïquement, "les habitants de Stepanakert ne manquent de rien pour le moment", observe cette même source.

"La municipalité fournit le nécessaire aux populations", confirme la patronne du "Boka Shop".

"Tous les jours nous nous renseignons sur les besoins des habitants, nous leur fournissons nourritures, couvertures, chandelles... tout ce qu'il faut pour tenir", déclare Souren Tarmazian, le maire-adjoint. 

"Ici vraiment, les gens ne peuvent pas piller", insiste-t-il, presque surpris de la question.

Dans une cave ou de passage du front, chacun garde l'oeil ouvert. La ville, qui abrite le gouvernement séparatiste et toutes ses institutions, est aussi sillonnée par les policiers, les hommes en uniformes, et les officiels qui organisent et coordonnent la lutte à l'arrière.

Il n'y a finalement que les chiens errants pour pointer la truffe aux grilles des maisons vides.

"Oubliez les pillages, il n'y en aura jamais!", conclut la patronne du Boka. "Ce qui compte en ce moment, ce sont nos enfants. Et de soutenir nos soldats au front".

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