Sauvés de la mer, naufragés de l'accueil: un an après, les oubliés de l'Ocean Viking

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Le Pakistanais Suleman Muhammad, le 15 juin 2021 à Proceno, en Italie, un an après avoir été secouru en Méditerranée avec un groupe de Migrants
Le Pakistanais Suleman Muhammad, le 15 juin 2021 à Proceno, en Italie, un an après avoir été secouru en Méditerranée avec un groupe de Migrants
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© AFP, Alberto PIZZOLI

publié le vendredi 09 juillet 2021 à 14h06

Suleman Muhammad semble figé dans le passé. Un an après avoir été secouru en Méditerranée avec un groupe de migrants, il porte toujours les "Crocs" blanches qui lui avaient alors été remises et il peut resituer son sauvetage à la minute près: 17h21.

Si le Pakistanais de 39 ans est si précis, c'est que depuis ce 30 juin 2020 et son débarquement en Italie le 7 juillet suivant, il ne s'est plus rien passé. Ou si peu.

Dans la maison de la forêt de l'Italie profonde où il a été installé, à une heure de marche du premier arrêt de bus, il fait les cent pas. "Je m'assois là. Après je me lève et je vais m'asseoir là-bas. Et après je vais me coucher", décrit-il, "ça fait un an que ça dure".

La faute à un imbroglio diplomatique européen qui a bloqué la répartition sur le continent des 180 migrants repêchés avec lui par le navire humanitaire de SOS Méditerranée. Et transformé en impasse les rêves de vie meilleure, de paix et de prospérité qui les avaient poussés à défier la mort.

Désormais, leur route bute sur ce dilemme: croupir en Italie dans l'espoir d'une régularisation ou fuir ailleurs en Europe, illégalement.

Suleman est de la première école. "On ne peut pas apprendre l'italien, on est enfermés ici dans une forêt", explique-t-il à l'AFP, qui a croisé sa route à bord de l'Ocean Viking en 2020. 

Il roule une cigarette. "En fait, je n'ai même pas encore vu l'Europe. Mais bon j'attends..." 

En ce lundi lourd et pluvieux de la mi-juin, dix-sept migrants arrachés à la Méditerranée par ce navire, surtout des Pakistanais, patientent toujours dans ce centre d'accueil de fortune.

Depuis un entretien en février, Suleman y attend toujours une réponse à sa demande d'asile.

- Dommages collatéraux -

La situation aurait pourtant dû être toute autre.

Lorsqu'une ONG débarque en Italie des migrants naufragés, des discussions s'ouvrent généralement sous l'égide de la Commission de Bruxelles pour décider de leur relocalisation: la France et l'Allemagne en accueillent à elles seules la moitié.

Les personnes sélectionnées par la France arrivent dans les trois semaines sur le territoire, bénéficient d'une procédure d'asile accélérée et sont rapidement hébergées.

Mais "il n'y a pas eu d'accord de répartition pour ce bateau, donc les gens restent en Italie", confirme Didier Leschi, le patron de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), qui orchestre leur prise en charge.

Selon les informations recueillies par l'AFP, les migrants de l'Ocean Viking sont même les seuls à ne pas avoir été relocalisés en 2020.

Pourquoi ? Certains suggèrent qu'ils ont été victimes des négociations difficiles qui se tenaient au même moment entre Paris, Berlin et Rome sur la répartition plus large des migrants sur le continent.

L'Europe, par la voix de la Commission, estime en tout cas qu'ils ont bien été pris en charge "puisque c'est le pays d'arrivée qui (...) est responsable d'eux et de l'examen de leur demande d'asile".

Sauf que, las de l'opacité sur leur situation, les trois-quarts de ces personnes avaient déjà quitté l'Italie pour la France, l'Allemagne ou l'Angleterre au bout de six mois, lorsque l'Italie, faute d'accord européen, a commencé à enregistrer leurs demandes.

"Tous les jours, on nous disait +réponse aujourd'hui, réponse demain+, et nous on restait là à rien faire, alors que les autres partaient", se remémore Arslan, un jeune Pakistanais de 25 ans qui vit désormais clandestinement à Valence, en Espagne.

Après trois mois dans la forêt de Proceno, aux côtés de Suleman, il a pris un train en octobre pour Milan, d'où un oncle lui a fait traverser les frontières française puis espagnole en voiture.

- Deuxième traversée -

Depuis, ce petit barbu, qui était à bord de l'Ocean Viking le plus marqué par les tortures et les sévices endurés en Libye, travaille au noir pour son oncle.

Sa journée commence chaque matin dès 3h pour aller "ramasser des fruits et légumes dans des champs" et se termine le soir à la caisse de l'épicerie locale, où il se débrouille déjà en espagnol.

"Je n'ai pas le temps de sortir. Mais je remercie Dieu, je suis en vie et je travaille", se rassure celui qui espère obtenir des papiers espagnols. 

Beaucoup de ceux qui ont choisi de poursuivre leur chemin en Europe savent qu'il aboutit souvent à la clandestinité. Ainsi Nabil, un Erythréen qui a décidé de remettre sa vie à l'eau, dans la Manche, pour passer en Angleterre à bord d'un canot à moteur.

D'autres demandent malgré tout l'asile même si, après avoir été enregistrés en Italie, leur initiative est vouée à l'échec.

C'est le cas d'Emmanuel, un Ghanéen de 33 ans, parti pour l'Allemagne en septembre. Il y a d'abord connu les campements de rue puis rejoint une colocation à Fribourg, à la frontière française. 

"Je suis parti parce qu'on vivait comme en prison. On ne nous donnait rien, même pas des sous-vêtements pour se changer. Et aucune information. Donc au bout de trois mois, j'ai commencé à me renseigner, et je me suis dit que j'avais une chance, même infime, de m'en sortir en Allemagne", explique-t-il.

- TikTok -

Il y a aussi ceux qui ont décidé de rester en Italie. Une trentaine. Pour eux, la vie ressemble au film "Un jour sans fin", dont le personnage principal se retrouve enfermé dans une boucle temporelle.

Dans la maison rose de la forêt de Proceno, "on attend, on attend, on attend", résume mains dans le dos Irshad Muhammad, 21 ans, en shalwar-kamiz noire, la tenue traditionnelle pakistanaise.

A l'intérieur, les lits vides témoignent des fuites continues. Les journées sont rythmées par les siestes et les repas à préparer sur des réchauds à même le sol, car l'organisme qui gère le centre refuse que les migrants utilisent la cuisine.

La zone est dépourvue de réseau téléphonique, mais la maison dispose d'une connexion wifi.

Alors tous épluchent Facebook, YouTube et TikTok, en commentant les publications de ceux qui ont "réussi", comprendre ceux qui ont posté des selfies devant un monument en Europe. Ils suivent aussi les opérations de sauvetage en Méditerranée.

Les smartphones crachent des chansons d'amour en arabe, comme Nasini el Donya, découvertes en Libye. 

Le bois qui encercle le centre est infesté d'animaux, qui poussent parfois la porte la nuit. Comme ce lundi, lorsque deux cochons sauvages, attirés par les restes du dîner, ont semé la zizanie dans une chambrée dont les occupants ont fini perchés sur les lits, terrorisés.

"Tout le monde est venu ici pour une vie meilleure, mais voilà où on se retrouve. Ici, on est libres, mais on est comme en prison", reprend Irshad Muhammad. "Depuis l'année dernière, notre vie s'est juste stoppée du jour au lendemain."

"On était heureux, on s'était dit qu'après tout ce qu'on a vécu, on était enfin sortis de la galère. Mais c'est une autre galère qui a commencé", peste le fluet Irshad Ullah, 24 ans, qui n'a toujours aucun rendez-vous pour déposer sa demande d'asile.

- 10 euros la journée -

Tous vivent des 75 euros mensuels d'allocation versés par le gouvernement italien: nourriture, vêtements, démarches administratives, médicaments...

"Si on tombe malade, quoi qu'on ait, même si on se casse une jambe, ils nous donnent juste un paracétamol", rit nerveusement Irshad Muhammad, originaire de la zone tribale à la frontière afghane.

Avant de se coucher, comme au réveil, le réflexe, c'est de vérifier si le message d'un patron n'est pas tombé. Tous ou presque travaillent à la journée dans les villes alentours.

Avec les beaux jours, Suhail Muhammad Amish, un Pakistanais longiligne de 26 ans, le visage mangé par une épaisse barbe noire et la jambe rongée par les plaies, travaille dans les champs de Montalto di Castro: il sort avant le lever du soleil, marche deux heures, cueille tomates ou salades et rentre vers 22h. Pour 30 euros par jour.

Son compatriote Naeem, un costaud de 35 ans dont la demande d'asile vient d'être rejetée, lave des voitures dans une station-service d'Acquapendente, à 8 km à pied: douze heures par jour, pour 10 euros, soit environ 80 centimes de l'heure.

"Ils profitent de nous, parce qu'on n'a rien et qu'on a besoin de travailler", convient Irshad Muhammad.

Chemise longue, claquettes, Naeem refuse de se plaindre. "Mon dossier a été refusé parce qu'ils estiment que le Pendjab pakistanais est une région en sécurité. Mais si tout allait bien, pourquoi est-ce qu'on serait tous là ? Maintenant, je vais rester en Italie, de toute façon on sera refusés partout ailleurs. Et petit à petit, je gagnerai 15, 20 euros".

A bout, sans perspectives, une quinzaine d'entre eux a voulu manifester devant la préfecture de Viterbe, il y a quelques mois. Mais leur bus n'est jamais venu et le déluge les a fait battre en retraite.

Dans ce quotidien, rares sont les divertissements, les moments heureux. Il y a eu deux virées en bus jusqu'au très couru lac de Bolsena, à 30 minutes de route. Trois fois, aussi, certains se sont aventurés dans le tranquille village fleuri de Proceno, son café et ses cinq églises. Trois fois, le centre a reçu la visite de la police. Ils n'y sont jamais retournés.

Ce contexte alimente les départs, jour après jour. 

- "Prison" -

Le Nigérian Peter Enyinnaya est l'un des seuls qui, à bord de l'Ocean Viking, ne jurait que par l'Italie. Lui traversait la route migratoire maritime la plus meurtrière du monde pour retrouver dans ce pays sa femme et sa fille de 3 ans, Miracle, dont il a perdu la trace après avoir été détenu en Libye par des miliciens.

Depuis son arrivée, il n'a été autorisé à les voir qu'une seule fois, en août, dans son centre de Pontecorvo, au sud de Rome, dont il ne peut sortir sous peine de compromettre sa demande d'asile.

"On me dit que c'est un centre pour hommes. Mais en fait, c'est une prison. Vivre ici sans ma famille, pour laquelle j'ai pris tous ces risques, c'est terrible", sanglote-t-il.

De toutes ces âmes revenues de l'enfer libyen, seule une poignée entrevoit le bout du tunnel.

Abdulhafiz Abdulwaheed en fait partie. Ce mardi de juin, l'Erythréen a donné rendez-vous à de vieilles connaissances, dont le Pakistanais Irshad Muhammad, sous le cagnard de la ville d'Orte, où il vit en pleine zone industrielle.  

Jean bleu, T-shirt noir, lunettes de soleil sur le front. Il vient d'obtenir l'asile politique pour cinq ans et le Graal, un passeport italien. Ses amis le regardent comme une star qu'on adule. 

"Je suis heureux, aujourd'hui. Au début, je voulais être transféré vers un autre pays. Mais au bout de six mois, on m'a dit que je devais absolument demander l'asile ici. Je suis resté pour respecter les règles. Et finalement, ça a marché", raconte-t-il.

Désormais, il hésite: rester ou partir en Norvège, son rêve de toujours, mais légalement ?  

Il y a un an, à peine secourus, lui et Irshad avaient vécu d'improbables retrouvailles à bord de l'Ocean Viking. A l'époque, Abdulhafiz avait promis que, s'ils se retrouvaient un jour en Italie, ils allaient "faire la fête ensemble".

"T'inquiète, mon frère", lui lance Abdulhafiz, d'une tape dans le dos: "Ce jour arrive !"

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