Réformes de la police aux Etats-Unis: pas de grand soir, mais des petits pas ici et là

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Des manifestants crient sur des policiers lors d'une manifestation contre le racisme, à New York, le 28 mai 2020
Des manifestants crient sur des policiers lors d'une manifestation contre le racisme, à New York, le 28 mai 2020
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© AFP, Johannes EISELE
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, publié le samedi 06 mars 2021 à 06h46

Neuf mois après la mort de George Floyd, les Etats-Unis n'ont pas engagé de remise à plat radicale mais continuent d'avancer à petits pas, mesurés et localisés, pour mieux lutter contre les violences et le racisme au sein des forces de l'ordre.

Le supplice du quadragénaire noir, asphyxié par un policier blanc le 25 mai à Minneapolis (Minnesota, nord des Etats-Unis), a suscité une onde de choc et conduit des foules indignées à battre le pavé pendant des semaines pour réclamer des réformes.

Que reste-t-il de cette mobilisation exceptionnelle au moment où s'ouvre le procès de Derek Chauvin, le policier accusé de ce meurtre?

- Un débat de fond -

Le principal acquis est dans les têtes: si la minorité noire dénonçait depuis des années les abus commis à son encontre, la majorité des Américains, notamment la population blanche, conservait jusque là une haute image des policiers.

"Il y avait cette idée que si les agents commettaient des violences, c'était parce qu'ils étaient exposés à des violences", rappelle Kate Levine, professeure à la faculté de droit Cardozo à New York. "Les vidéos, les manifestations, les récits de victimes ont mis à mal cette présomption".

Avec la mort de George Floyd, "des gens qui n'avaient jamais eu à penser aux violences policières ont dû le faire, même si c'est déplaisant", ajoute Tracie Keesee, une ancienne policière noire cofondatrice du Center For Policing Equity.

- Des mesures à chaud -

Dès juin, les appels à des changements radicaux, notamment à "couper les fonds de la police" ont résonné dans tout le pays.

"Pour calmer les esprits", selon Mme Keesee, plusieurs mesures ont été immédiatement adoptées: certaines villes ont banni les prises d'étranglement, d'autres ont rendu publics les dossiers disciplinaires de leurs agents, renforcé leur formation, etc.

Une proposition de loi, s'attaquant à la large immunité dont jouissent les policiers, a été adoptée à la Chambre des représentants et doit désormais être discutée au Sénat.

Plus largement, les Etats-Unis se sont engagés dans une relecture de leur histoire et ont déboulonné de nombreuses statues, incarnant notamment leur passé esclavagiste.

- Le coup de froid -

Mais, en pleine campagne électorale, les débats ont pris une tournure politique. Tandis que la criminalité s'envolait dans les grandes villes, Donald Trump s'est posé en garant de "la loi et de l'ordre" et a accusé les démocrates de laxisme.

Dans ce contexte, les réformes radicales ont été abandonnées. "Il y a eu une brève tentative à Minneapolis", où le conseil municipal avait promis de "démanteler" ses forces de l'ordre, mais "ils n'ont rien fait" au bout du compte, rappelle Mme Levine.

A New York, les coupes d'un milliard de dollars dans le budget de la police, décidées en juin, ont été significativement réduites et étalées dans le temps. Quant à la réforme fédérale, elle a été enterrée une première fois par le Sénat.

Et sur le terrain, la situation n'a pas évolué: un millier de personnes ont encore succombé sous les balles de la police en 2020, dont 28% d'Afro-Américains, alors qu'ils ne représentent que 12% de la population.

Et la justice a renoncé à poursuivre des agents responsables de la mort d'Afro-Américains non armés, comme Breonna Taylor, abattue dans son appartement du Kentucky, ou Daniel Prude, étouffé pendant une crise psychotique près de New York.

- Patchwork -

Malgré tout, "les discussions se poursuivent" parce que "les dirigeants savent que certaines choses ne sont plus acceptables", estime Tracie Keesee.

Le président Joe Biden, élu grâce au soutien d'une majorité d'Afro-Américains, a promis que la lutte contre le racisme serait une de ses priorités. Au Congrès, la Chambre a de nouveau adopté son projet de réforme de la police et les démocrates espèrent un compromis avec les sénateurs républicains.

Les Etats ne sont pas en reste: l'Illinois vient d'adopter une large réforme pénale qui, entre autres, fixe de nouvelles règles pour les techniques d'arrestation, le Maryland envisage d'augmenter les peines pour les agents violents...

Aux Etats-Unis, il y a 18.000 forces de police distinctes (FBI, patrouilles des Etats, polices municipales, shérifs des comtés...). C'est un handicap car il "ne peut pas y avoir de large réforme" qui s'applique partout, mais ça autorise des expérimentations, relève Mme Levine.

Ainsi Berkeley, une ville progressiste de Californie, vient-elle d'interdire la plupart des contrôles routiers, afin de limiter les interactions entre la police et la population.

"Les Etats-Unis sont à la croisée des chemins", juge Mme Keesee. "Dans l'histoire, on s'est souvent retrouvés à la case départ", rappelle-t-elle. Cette fois, "on a une chance de faire différemment, même si je réalise que tout dépendra de l'endroit où les gens vivent".

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