Pour son échange Erasmus, un étudiant italien choisit Gaza

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L'étudiant italien Riccardo Corradini, en échange Erasmus à l'Université islamique de Gaza, le 27 février 2019
L'étudiant italien Riccardo Corradini, en échange Erasmus à l'Université islamique de Gaza, le 27 février 2019
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© AFP, MAHMUD HAMS

AFP, publié le vendredi 15 mars 2019 à 10h07

Assis sur les marches de l'Université islamique avec son sac à dos, Riccardo Corradini attire les regards curieux des étudiants palestiniens: il est le premier Européen en échange universitaire Erasmus dans la bande de Gaza.

Il y a un an, lorsque son université à Sienne, en Italie, a annoncé qu'une place était ouverte pour étudier quatre mois dans l'une des 14 universités de l'enclave palestinienne, "je n'ai pas réfléchi plus d'une heure", raconte l'étudiant en sixième année de médecine, qui a déjà effectué un échange universitaire en territoire palestinien il y a deux ans.

Il a pourtant été le seul à postuler.

Le choix de Gaza, gouvernée par le mouvement islamiste Hamas, est tout sauf une évidence pour un échange Erasmus, du nom du populaire programme européen qui a fait découvrir depuis plus de trente ans de nouveaux horizons à des millions de jeunes.

Coincée entre Israël, Egypte et Méditerranée, verrouillée par un strict blocus israélien, Gaza vit entre pénuries chroniques et menaces de guerre avec le voisin israélien. 

Mais pour Riccardo Corradini, qui veut faire de la chirurgie d'urgence sa spécialité, exercer la médecine à Gaza le place face à des situations qui sont inimaginables chez lui.

"J'ai vu certains cas qui ne sont pas communs en Italie ou en Europe. Des gens blessés à la jambe, un adolescent de 16 ans amputé, le genre de blessures que, malheureusement, vous ne pouvez voir qu'ici", explique le jeune homme de 25 ans, qui exerce dans trois hôpitaux gazaouis.

- Comme un "roman" -

Depuis mars 2018, plus de 250 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens, la très grande majorité lors de rassemblements le long de la frontière pour réclamer la levée du blocus israélien. Des milliers d'autres ont été blessés, une centaine amputés. Deux soldats israéliens ont été tués depuis cette date.

Un rapport récent d'une commission d'enquête de l'ONU affirme que la riposte israélienne s'apparente à des "crimes contre l'humanité". Conclusions catégoriquement rejetées par Israël qui invoque le droit de défendre sa frontière et met en cause la responsabilité du Hamas.

Riccardo Corradini n'exerce pas dans les hôpitaux gazaouis le vendredi, jour où ils reçoivent des flux de personnes blessées lors des manifestations. Le stress et la détresse des proches ne se prêtent pas à ce qu'il intervienne.

"Bien sûr, ce n'est pas facile de vivre ici", concède-t-il, décrivant le manque de matériel médical ou de médicaments et l'insécurité permanente des Gazaouis.

Le Hamas et Israël se sont livré trois guerres depuis 2008.

Lui ne se sent pas menacé. Passé leur étonnement, "les gens sont tellement accueillants!", s'enthousiasme-t-il, citant l'exemple de ses propriétaires palestiniens qui le "traitent comme un membre de la famille".

"J'aime énormément l'atmosphère de Gaza", dit-il, "il y a beaucoup de monde dans la journée, beaucoup de couleurs, de parfums... On se croirait dans un roman!"

"C'est courageux de sa part de venir dans un endroit sous blocus", juge Saadi al-Nakhala, un de ses amis. Pour le reste, "Gaza est un endroit avec des gens comme partout ailleurs", ajoute l'étudiant palestinien de 23 ans.

- "Ambassadeur" -

Dans son bureau surplombant le campus, Ahmed Muhaisen, responsable des Affaires extérieures à l'Université islamique, voit en Riccardo Corradini un "ambassadeur" et espère que d'autres suivront son exemple.

L'Université islamique a conclu quelques centaines de partenariats dans le monde, notamment en Europe. A Sienne, trois Gazaouis sont actuellement en semestre d'échange.

C'est "un moyen de montrer au monde qu'il y a un excellent niveau académique" à Gaza, se félicite M. Muhaisen. 

Depuis l'arrivée de Riccardo Corradini début février, au moins quatre universités italiennes ont postulé au programme Erasmus Plus à Gaza, note Meri Calvelli, représentante dans les territoires palestiniens de l'ONG italienne ACS qui facilite ces échanges.

"C'est très important de comprendre qu'à Gaza, il n'y a pas que des terroristes et des attaques à la bombe, mais aussi une vie normale", martèle-t-elle.

Lancé en 1987, d'abord limité aux étudiants dans les pays européens, Erasmus a été rebaptisé "Erasmus Plus" et s'est diversifié pour toucher d'autres publics et d'autres zones géographiques.

Les partenariats se nouent entre universités. Le gouvernement italien, comme les autres Etats européens, considère le Hamas comme une organisation terroriste et n'est pas impliqué.

Riccardo Corradini espère que ses quatre mois d'échange constitueront un "petit pas pour la paix". D'abord sceptiques, ses proches sont "désormais fiers" de lui, glisse-t-il dans un sourire.

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