Pour les vendeurs ambulants au Liban, la contestation est une aubaine

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Un vendeur de maïs dans le centre de Beyrouth le 3 novembre 2019
Un vendeur de maïs dans le centre de Beyrouth le 3 novembre 2019
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© AFP, ANWAR AMRO

AFP, publié le dimanche 10 novembre 2019 à 07h47

L'odeur du fromage grillé se mêle à celle du maïs bouilli: lorsque vient l'heure de grignoter, les manifestants libanais ont l'embarras du choix. Pour les vendeurs ambulants qui ont envahi le centre de Beyrouth, la contestation est une aubaine.

Ibrahim est plâtrier. Mais quand il a vu la foule affluer par dizaines de milliers sur la place des Martyrs pour manifester contre une classe politique accusée de corruption et d'incompétence, il a compris que c'était une occasion à ne pas manquer.

Un jour, il vend des "kaak", sorte de simits libanais, un autre c'est du maïs ou des barquettes de fèves, saupoudrées de cumin avec un peu de citron.

"C'est mieux que de rester sans travail", lance le jeune homme de 27 ans à la solide carrure. Dans un pays frappé par la crise économique, le secteur de la construction n'échappe pas au marasme, explique-t-il.

- "Nouveau gagne-pain" -

"Pour nous, la révolution représente un nouveau gagne-pain, et en même temps on manifeste avec les gens", ajoute le vendeur à la peau mate. Les jours fastes, il gagne entre 35 et 40 dollars.

Il a dû abandonner ses études avant de passer son bac. Depuis le décès de son père, il s'occupe de sa mère malade. "Elle n'a pas de sécurité sociale ou de retraite, je passe ma vie à payer les médecins et les médicaments", lâche-t-il.

A quelques dizaines de mètres, retentissent les slogans scandés depuis le 17 octobre par les manifestants --"Révolution, révolution", "le peuple veut la chute du régime". Un nouveau cortège débarque et le business reprend.

Ibrahim récupère vite ses affaires cachées sur un parking. Quand la foule est trop grande, les policiers ne s'occupent pas des vendeurs, mais quand la place est vide, ils confisquent leurs marchandises en rappelant que leurs activités sont illégales, explique-t-il.

Un peu plus loin, plusieurs manifestants sont déjà rassemblés autour du "chariot de la révolution", comme le surnomme son propriétaire, qui sert une barquette de maïs ou de fèves.

Habituellement, Emad Hassan Saad pousse son chariot sur la corniche, la promenade en front de mer. "Ici on vend plus parce qu'il y a plus de monde", se félicite le jeune homme de 29 ans.

Trois camarades l'aident. Le premier épluche les citrons, le deuxième les coupe sur une planche et le troisième retire les épis de maïs d'une casserole d'eau bouillante.

"Les rassemblements sont une opportunité d'emploi pour ces jeunes, du moins temporairement", se félicite Dana Zayyat, 21 ans, qui déguste des fèves.

Son amie Jana Kharzal approuve. "Cette révolution a permis à des jeunes qui sont pauvres de travailler, ceux qui n'ont pas eu la chance d'étudier ou qui n'ont pas les moyens de louer une boutique".

Et ils sont nombreux dans un pays comme le Liban, où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, tandis que le chômage touche plus de 30% des jeunes.

- Amendes -

Plusieurs vendeurs se plaignent du traitement que leur réservent par les forces de sécurité, même sur leur lieu de travail habituel: la corniche, très prisée des promeneurs du dimanche.

L'un d'eux, s'exprimant sous anonymat, dit avoir écopé de dizaines d'amendes et devoir payer à chaque fois l'équivalent de 300 dollars, soit le revenu de 20 jours de travail.

Malgré les risques, le gérant d'un service de livraison à domicile de narguilés a tenté sa chance et s'est installé parmi les manifestants. Il commence à travailler le soir, quand les contestataires affluent et que l'attention de la police est tournée vers ailleurs.

Une quinzaine de chichas sont alignées près du muret en béton d'un parking de la place des Martyrs, où ses employés s'affairent pour servir les clients.

Prévoit-il de partir? "Quand la classe politique sera partie", lance avec ironie l'homme, entre deux volutes du narguilé.

Un peu plus loin, malgré l'heure tardive, une vieille femme à la silhouette frêle, assise au sol, essaye de vendre aux passants des roses.

Un foulard encadre son visage ridé et quand des manifestants lui demandent pourquoi elle veille aussi tard, elle répond que c'est son seul moyen de s'en sortir.

"Ce pays pousse les pauvres dans la tombe", dit-elle d'une voix faible.

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