Pour les enfants rohingyas, l'école coranique ou le désœuvrement

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Des enfants rohingyas suivent les cours d'une école coranique dans un camp de réfugiés, le 21 mars 2019, à Ukhia, au Bangladesh
Des enfants rohingyas suivent les cours d'une école coranique dans un camp de réfugiés, le 21 mars 2019, à Ukhia, au Bangladesh
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© AFP, SUZAUDDIN RUBEL

AFP, publié le mardi 18 juin 2019 à 08h44

Interdit d'accès au système scolaire traditionnel par le Bangladesh, le demi-million d'enfants des camps de réfugiés rohingyas risque de devenir une "génération perdue", un désœuvrement sur lequel prolifère un réseau d'écoles coraniques qui inquiète les observateurs.

En 2017, quelque 740.000 Rohingyas ont fui au Bangladesh une épuration ethnique en Birmanie voisine, portant à près d'un million le nombre de membres de cette minorité musulmane persécutée ayant trouvé refuge dans le pays d'Asie du Sud, l'un des plus pauvres du monde.

Le Bangladesh considère les Rohingyas comme des hôtes temporaires et s'oppose à toute intégration ou enracinement de cette communauté dans sa société. Dacca interdit donc aux enfants rohingyas d'étudier dans ses écoles.

Avec une langue et une culture semblables à celles des habitants du sud-est du Bangladesh, où se trouvent les camps de réfugiés, de nombreux enfants rohingyas ont réussi à passer entre les mailles du filet et à suivre des cours dans les écoles locales.

Mais plus tôt cette année, le gouvernement de la Première ministre Sheikh Hasina a ordonné à toutes les écoles d'expulser les enfants rohingyas, les coupant soudain de toute possibilité d'instruction.

Lucky Akter, 15 ans, fait partie de ceux évincés de l'école du village de Hnila, où près d'un tiers des élèves provenaient des gigantesques et miséreux camps de réfugiés. Elle n'a plus rien à faire, sinon aider sa mère dans les tâches ménagères.

"Je voulais être docteur. Mais je ne pense pas que ce sera possible", confie à l'AFP l'adolescente, fondant en larmes lorsqu'elle évoque ses journées cloîtrée dans la cahute familiale.

L'organisation Human Rights Watch a qualifié la politique du Bangladesh de "malavisée, tragique et illégale".

Des ONG et l'agence onusienne pour l'enfance, l'Unicef, ont mis sur pied 1.800 centres d'apprentissage improvisés. Quelque 180.000 enfants y reçoivent un semblant de scolarité, mais seulement au niveau primaire.

- Enfants 'psychologiquement vulnérables' -

Pour combler les trous, des organisations rohingyas alliées à des groupes islamistes bangladais ont ouvert plus de 1.000 écoles coraniques. Ces madrassas proposent tout un éventail d'enseignements, de l'apprentissage du Coran à des études religieuses plus poussées.

Exclu d'une école de la ville de Teknaf, Hares, 13 ans, est l'un des élèves admis dans une madrassa du camp de réfugiés de Leda. "C'est mieux pour lui de s'occuper en étudiant. Sinon il va traîner dans le camp et mal tourner", estime son père Mohammad Khaleque.

"Nous ne différencions pas les gens selon leur nationalité tant qu'ils ont envie de s'instruire et suivre le chemin de Dieu", explique le responsable d'une madrassa locale, qui a pris 15 élèves rohingyas.

Dans un rapport récent, l'International Crisis Group (ICG) a indiqué qu'il n'existe aucune preuve que ces écoles coraniques prêchent la violence ou l'intolérance, ou de signes d'endoctrinement ou de recrutement par des extrémistes.

"Toutefois, mener une politique interdisant aux jeunes une scolarité classique et les laissant dépendants de madrassas non régulées accentue les risques que des groupes (extrémistes) s'implantent dans les camps", prévenait l'ICG.

Expert de l'extrémisme à l'université d'Oslo en Norvège, Mubashar Hasan appelle les autorités à suivre de très près l'activité de ces écoles religieuses.

Les enfants rohingyas "sont psychologiquement vulnérables, isolés et en colère. Simultanément, ils sont très religieux de par leur culture", dit-il à l'AFP.

Le Rohingya Mojib Ullah, qui a étudié dans des madrassas du Bangladesh avant de passer dans le système laïc, rejette les peurs de radicalisation, mais estime que ces établissement religieux ne peuvent constituer une solution à la formation des jeunes Rohingyas.

"Ces madrassas peuvent seulement aider à produire quelques professeurs de religion et des imams de mosquées", dit celui qui mène désormais la prière dans une mosquée en Australie.

"Nous devons envoyer nos enfants dans le système scolaire, qui les aide à se préparer à affronter les défis de la mondialisation", déclare-t-il. "Sinon cette génération sera perdue pour toujours."

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