Pour combattre l'antisémitisme, un leader juif prône le langage de la peur

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Moshe Kantor, fondateur du World Holocaust Forum, lors d'un entretien avec l'AFP à Jerusalem le 6 janvier 2020
Moshe Kantor, fondateur du World Holocaust Forum, lors d'un entretien avec l'AFP à Jerusalem le 6 janvier 2020
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© AFP, MENAHEM KAHANA

, publié le jeudi 09 janvier 2020 à 14h11

Combattre la peur par la peur ? Pour combattre l'antisémitisme, les leaders politiques ne doivent pas hésiter à mobiliser le langage de la "peur" d'une nouvelle catastrophe, estime Moshe Kantor, l'initiateur de commémorations internationales de la Shoah à Jérusalem.

Des dignitaires de plus de 40 pays, dont les présidents français Emmanuel Macron et russe Vladimir Poutine et le Prince Charles, sont attendus les 22 et 23 janvier à Jérusalem pour commémorer le 75e anniversaire de la libération du camp nazi d'Auschwitz-Birkenau. 

Les Etats-Unis n'ont pas encore annoncé l'identité de la personnalité politique qui les représentera dans ce rassemblement de dignitaires, considéré comme l'un des plus importants organisés à Jérusalem depuis la création d'Israël en 1948.

Ces commémorations visent non seulement à rappeler la Shoah et notamment l'assassinat de plus d'un million de Juifs dans le camp d'Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale, mais à unir des dirigeants dans la lutte contre l'antisémitisme.  

"Lorsque nous parlons de tragédie, lorsque nous parlons de troubles, lorsque nous parlons de guerre, de la paix et des moyens d'éviter nous devons garder en tête un puissant outil: la peur", souligne dans un entretien à l'AFP, Moshe Kantor, fondateur du World Holocaust Forum.

Si la peur de l'autre alimente l'antisémitisme jusqu'à pousser à la violence, la "peur" d'une nouvelle tragédie, elle, doit être mobilisée pour éduquer la population et les plus jeunes générations.

"L'histoire (que nous racontons) doit être effrayante, car les humains doivent être effrayés, intensément, pour ne pas que l'histoire se répète et c'est notre mission: effrayer", estime M. Kantor, le milliardaire russo-israélien au physique lui donnant des airs d'Alfred Hitchcock.

- "Disparaître" d'Europe ? -

Il y a 16 ans, lorsqu'il a commencé à réfléchir à la création d'un forum mondial pour commémorer la Shoah, "le problème de l'antisémitisme était microscopique", dit M. Kantor lors d'un entretien à Jérusalem. 

Mais la crise financière de 2008/2009 a fragilisé, selon lui, les classes moyennes occidentales, qui agissaient comme "stabilisateurs" sociaux et ont donc contribué à l'émergence de "l'ultradroite" et de "l'ultragauche".

"La classe moyenne était liée par une idée importante: nos enfants auront une meilleure vie que la nôtre. Mais la crise financière et économique mondiale a mis fin à cette idée. La classe moyenne s'est polarisée, entre très riches et très pauvres, et a cessé de jouer son rôle de stabilisateur", dit M. Kantor, également président du Congrès juif européen.

L'an dernier, le centre de recherche de l'Université de Tel-Aviv qui porte son nom a chiffré à près de 400 le nombre d'actes violents d'antisémitisme en 2018 à travers le monde, en hausse de 13%.

La montée de l'antisémitisme en Europe, par exemple contre des cimetières juifs en France, a contribué à la migration de Juifs européens vers Israël ou d'autres pays. 

"Nous (Juifs) disparaissons en Europe à un rythme de 3% par an. Si cette tendance se maintient autour de 2050, nous allons disparaître complètement d'un continent où nous vivons depuis des milliers d'années. Nous devons donc changer cette tendance", lance-t-il. 

D'où l'intérêt de réunir des leaders européens à Jérusalem, qui fouleront la Terre Sainte alors que la classe politique israélienne se dirige vers de nouvelles élections, ce qui pose notamment la question de la tenue ou non d'entretiens bilatéraux avec Benjamin Netanyahu qui sera non seulement Premier ministre sortant mais candidat au scrutin du 2 mars. 

L'Allemagne, ancienne puissance nazie, y sera représentée par son président, Frank-Walter Steinmeier, tandis que le président de la Pologne, pays alors sous occupation nazie et où était située le camp d'Auschwitz, a décliné l'invitation car les organisateurs de cette commémoration n'ont pas prévu de lui donner la parole.

Les cinq principaux discours seront réservés à la France (Emmanuel Macron), au Royaume-Uni (Prince Charles), à la Russie (Vladimir Poutine), aux Etats-Unis, pays alliés face à l'Allemagne nazie, et à Israël. 

"Ou bien la Pologne pourra prendre la parole, ou bien le président de la République ne doit pas participer à cet événement", a déclaré le président polonais Andrzej Duda dont le pays, le premier attaqué par l'armée d'Hitler, a perdu six millions d'habitants, dont trois millions de Juifs.  

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