Pérou: les victimes de "stérilisations forcées" attendent justice et pardon

Chargement en cours
Nancy Sanchez, chez elle, le 3 mars 2021 à Villa El Salvador, près de Lima, au Pérou
Nancy Sanchez, chez elle, le 3 mars 2021 à Villa El Salvador, près de Lima, au Pérou
1/4
© AFP, ERNESTO BENAVIDES

, publié le samedi 06 mars 2021 à 13h12

L'ouverture début mars du procès de l'ex-président péruvien Alberto Fujimori, poursuivi pour des "stérilisations forcées" de milliers de femmes pauvres entre 1996 et 2000 dans le cadre d'un plan de contrôle de la natalité, donne l'espoir aux victimes d'obtenir justice et réparations pour leurs souffrances.

"Cela fait plus de 20 ans que nous attendons que justice soit faite. Il faut que nous soyons reconnues (comme victimes), qu'on nous demande pardon", confie à l'AFP Gloria Basilio Huaman, 48 ans.

Elle avait 27 ans quand on lui a ligaturé les trompes utérines dans un hôpital de la région de Huanuco (centre), dans le cadre du Programme national de santé reproductive et planification familiale, qui en théorie devait se faire sur la base du volontariat. "J'ai été trompée", dit cette femme. 

Selon les estimations officielles, 272.028 Péruviennes, dont beaucoup d'Amérindiennes, ont subi une ligature non consentie des trompes. Parmi elles, 2.074 ont formellement porté plainte devant la justice. Au total, 18 femmes sont officiellement décédées des suites de l'opération.

L'ancien président Fujimori (1990-2000), trois anciens ministres de la Santé ainsi que deux fonctionnaires, sont poursuivis pour "atteinte à la vie et à la santé" des personnes, "blessures graves et violations graves des droits humains". 

M. Fujimori, âgé de 82 ans et qui purge une peine de 25 ans pour corruption et crime contre l'humanité, n'a pas assisté le 1er mars à l'ouverture du procès qui se tient de manière virtuelle en raison de la pandémie. Il n'est pas contraint d'assister à toutes les audiences qui devraient s'étirer sur plusieurs mois. 

Des interprètes en langue quechua assurent la traduction pour nombre de plaignantes qui comprennent mal l'espagnol. 

Pour le procureur Pablo Espinoza, l'ex-chef de l'Etat et les autres accusés ont "joué avec la vie et la santé reproductive des plaignantes, sans se préoccuper des dégâts". Les victimes, soutenues par plusieurs ONG, soulignent à ce titre que M. Espinoza est le premier procureur qui a vraiment fait avancer le dossier, alors qu'elles réclament justice depuis 2003. 

- "Nous demander" -

Outre l'atteinte physique, de nombreuses femmes ont dû aussi affronter le rejet de leur conjoint dans un pays fortement imprégné de culture machiste. 

"Cette stérilisation sans mon consentement a rendu ma vie difficile. J'ai commencé à déprimer. Mon compagnon me disait qu'aucun homme ne voudrait de moi, parce que j'étais une femme qui ne servait plus à rien puisque je ne pouvais plus avoir d'enfants. Il m'a quittée", raconte à l'AFP Nancy Sanchez Guerrero, 48 ans.

"S'ils voulaient faire des stérilisations, il fallait nous demander, qu'on nous explique et que chacune puisse prendre sa décision", ajoute la quadragénaire, opérée dans un hôpital de Villa El Salvador, une banlieue populaire du sud de Lima. 

"Il faut que l'ex-président Fujimori nous demande pardon. Que lui et ses ministres reconnaissent qu'ils se sont trompés, que nous sommes des êtres humains", dit-elle. 

L'ancien chef de l'Etat n'a jamais demandé pardon. Sa fille, Keiko, candidate pour la présidentielle de 2016, où elle a finalement échoué de peu, avait promis pendant la campagne électorale de compenser les victimes, mais sans pour autant reconnaître la responsabilité de son père. 

Son adversaire de l'époque, Pedro Pablo Kuczynski, président de 2016 à 2018, n'a jamais respecté sa promesse d'engager des réparations pour les victimes. Il a même gracié Fujimori de sa condamnation à 25 ans de prison, avant que cette décision ne soit finalement annulée par la justice. 

Outre les éventuelles condamnations pénales, les victimes espèrent pouvoir être indemnisées par l'Etat dans le cadre d'une réforme du Plan de réparation pour les victimes du conflit armé que le Pérou a connu entre 1980 et 2000.

"Il faut qu'on obtienne réparations", insiste auprès de l'AFP Maria Elena Carbajal, 50 ans, à la tête d'une association de femmes stérilisées dans la capitale et les environs. "Ce qu'ils ont fait (...) a entraîné la détérioration continue de notre organisme. Beaucoup de femmes sont malades encore aujourd'hui". 

Vos réactions doivent respecter nos CGU.