Minuit à Ryad: acclamations pour Samar, qui conduit enfin sa voiture

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La Saoudienne Samar Al-Moqren au volant de sa voiture dans les rues de Ryad le 24 juin 2018, à minuit, au moment où est levée l'interdiction aux femmes de conduire
La Saoudienne Samar Al-Moqren au volant de sa voiture dans les rues de Ryad le 24 juin 2018, à minuit, au moment où est levée l'interdiction aux femmes de conduire
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© AFP, FAYEZ NURELDINE

AFP, publié le dimanche 24 juin 2018 à 10h04

Tous les dix mètres, quelqu'un - un couple de jeunes mariés, un groupe de jeunes filles portant des ballons - arrête Samar Almogren pour la féliciter ou la saluer le pouce levé.

Il est minuit à Ryad, et Samar, présentatrice à la télévision et mère de trois enfants, circule dans la ville où elle est née et où elle a grandi, pour la première fois au volant de son véhicule.

L'interdiction faite aux femmes de conduire, en vigueur depuis des décennies dans le royaume saoudien, a été levée dimanche à 00h00 heure locale. Auparavant, après avoir pris le thé et compté les minutes, Samar est allée dire bonsoir à son fils Salloum, quatre ans.

- Contact -

Puis elle a mis une abaya blanche et, accompagnée de sa meilleure amie, s'est dirigée vers le 4x4 GMC blanc garé devant sa maison dans le quartier de Narjiss, dans le nord de Ryad. Elle a mis le contact et a démarré.

"J'ai la chair de poule", dit-elle en s'engageant sur l'avenue du Roi Fahd, la principale artère de la capitale saoudienne.

Elle conduit en silence pendant quelques minutes, regardant la lune, puis déclare: "Je n'ai jamais imaginé de toute ma vie que je conduirais ici. Sur cette avenue. Au volant".

La question de savoir si la société saoudienne était prête pour que les femmes conduisent a été l'objet de débats enflammés dans le royaume.

En 2013, un religieux saoudien très connu, le cheikh Saleh al-Louhaidan, assurait que conduire pourrait endommager les ovaires des femmes et déformer leur pelvis, ce qui entraînerait des malformations des nouveaux-nés.

La résistance à la suppression de l'interdiction est encore vive dans certains secteurs de la société. Des chansons portant des titres comme "Tu ne conduiras pas" sont apparues ces dernières semaines sur les réseaux sociaux.

Mais tandis que Samar conduit dans Ryad à bord de son GMC blanc, des hommes et des femmes ne cessent de l'arrêter pour la féliciter et lui exprimer leur soutien.

Un groupe d'hommes jeunes, qui attendent que la police ait fini de faire son constat après un accrochage sans gravité, aperçoivent Samar. Ils sourient et l'acclament. Le policier, lui aussi, la regarde et sourit.

Un homme qui fume sur le trottoir l'applaudit énergiquement. Un jeune couple qui se promène main dans la main - lui en T-shirt et en jeans, elle en abaya et niqab noirs - s'arrête pour le la saluer le pouce levé et faire à son attention le V de la victoire.

"Je suis fier, fier, fier", s'exclame un homme qui passe en voiture. "C'est comme un jour de fête."

Samar est visiblement émue. "Voilà la société qui selon eux n'est pas prête pour que les femmes conduisent", dit-elle, dans une référence aux adversaires conservateurs de cette réforme historique.

Pour beaucoup, la fin de l'interdiction aux femmes de conduire est bien sûr un pas en avant, mais elle est loin de suffire dans un pays où la femme a encore en 2018 un statut de personne sous tutelle.

- "Décision politique" -

Dans ce système, les femmes doivent avoir la permission de leur parent masculin le plus proche - mari, père, frère ou même fils - dans la plupart des domaines de leur vie: travailler, s'inscrire dans un établissement d'enseignement, ou dans certains cas recevoir des soins médicaux.

Samar dit qu'elle est parfaitement consciente du fait que sa toute nouvelle liberté de conduire n'est pas le résultat direct des efforts des militantes qui combattent depuis longtemps la politique répressive du royaume envers les femmes, militantes dont certaines ont encore été arrêtées en juin.

Des décennies de lutte de ces militantes ne sont pas parvenues à obtenir ce qu'un trait de plume du roi a décidé dans un décret signé en 2017, relève Samar. "Cela a été une décision politique", souligne-t-elle.

Cependant, c'est la détermination de ces femmes courageuses, dont certaines ont perdu leur emploi ou le soutien de leur famille, qui a préparé le terrain pour que la suppression de l'interdiction puisse advenir. "Ce sont elles qui ont lancé tout cela pour nous", dit Samar.

ny/kaf/plh/dar

      

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