Macron, Syrie, cybercriminalité... Les confidences de Bill Clinton

Macron, Syrie, cybercriminalité... Les confidences de Bill Clinton
L'ancien président des États-Unis se livre, sans réserve, sur sa façon de voir le monde et celle dont la politique fonctionne.

leparisien.fr, publié le dimanche 03 juin 2018 à 18h05

À l'occasion de la sortie mondiale d'un roman policier co-écrit avec un auteur à succès, Bill Clinton nous a reçus aux Etats-Unis. Lui donnant l'occasion de s'exprimer sur plusieurs sujets...

De notre envoyé spécial à White Plains (État de New York), Nicolas CharbonneauPlus de quinze ans après son départ de la Maison-Blanche, Bill Clinton ne voit pas sa popularité faiblir. Salué chaleureusement - avec le couple Obama - lors des obsèques de Barbara Bush à Houston, au Texas, en d'avril, mitraillé de photos par ses fans lors d'un tournoi de golf dans le New Jersey, ovationné il y a peu après un long discours à l'occasion d'un gala de charité, le 42e président des États-Unis sort « Le Président a disparu », un roman policier co-écrit avec l'auteur à succès James Patterson. Pour l'heure, il livre au « Parisien Dimanche », ses leçons du pouvoir.

Lorsqu'il nous reçoit à White Plains, dans l'État de New York, à quelques kilomètres de son domicile, Bill Clinton ne souhaite pas revenir sur l'échec de son épouse Hillary. En revanche, qu'il s'agisse de la Russie, du renoncement américain sur le climat ou des dangers qui menacent les grandes démocraties... il parle, sans réserve, parce qu'il considère que c'est désormais son rôle.

Ce que vous décrivez dans ce roman policier est fictif... mais est-ce réaliste ?

BILL CLINTON. Nous avons essayé de le rendre aussi précis et authentique que possible. Bien évidemment, l'intrigue en elle-même n'a pas eu lieu, c'est une fiction mais tout ce que nous racontons pourrait arriver. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui les enjeux de la cybersécurité sont devenus majeurs dans le monde.

Des exemples ?

Eh bien regardez aujourd'hui les élections à travers le monde. Les Russes ont tenté de perturber les scrutins français, allemands, hollandais et ainsi de suite... Or il faut bien comprendre que dans toutes nos sociétés développées, tous les systèmes ou presque, quel que soit leur niveau de d'évolution, sont à la merci du piratage.

Bill Clinton et James Patterson sortent leur livre « Le Président a disparu ». /LP/Michel Nafziger

Vous pensez que les grandes nations ne sont pas conscientes du danger ?

Je pense qu'elles le sont, mais à des degrés très différents. Par exemple dans ce livre nous évoquons l'Allemagne qui a été confrontée à un hacking russe. Et même si les Allemands ont eu une stratégie de défense assez dispersée, je fais l'hypothèse qu'aujourd'hui ils travaillent en étroite collaboration avec la France. Nous évoquons également le cas des Israéliens parce qu'ils ont été parmi les premiers à s'en inquiéter, quand ils ont compris qu'un téléphone portable pouvait se transformer en arme, en actionnant une bombe ou en prenant le contrôle du système de pilotage d'un avion. Quand Israël a pris conscience de cela, notamment au cours de ces deux dernières années, le pays a massivement investi. Désormais, ses dépenses dans le domaine représentent 50 % de l'investissement mondial privé en matière de cyberdéfense.

Dans ces conditions, est-il plus difficile de diriger un pays aujourd'hui qu'à votre époque ?

Euh... (Longue hésitation.) Je ne dirais pas cela, ce n'est pas forcément plus dur, mais cela évolue en permanence, notamment à cause de l'émergence constante des nouvelles technologies. Aujourd'hui on peut être confronté à plusieurs défis en même temps, beaucoup plus fréquemment qu'à mon époque. Et puis il y a l'implosion des médias, la dispersion de l'information, les fake news... tout ce qui fait que cela devient un challenge de diffuser une information en laquelle une majorité de gens va croire.

Des informations arrivent de toute part et il devient compliqué pour les citoyens de faire la différence entre les faits et la fiction, entre la réalité et le mensonge. C'est comme cela que cela se passe aujourd'hui, et il est presque impossible de préserver une démocratie quand vous avez des gens qui ne savent plus si ce qu'ils entendent est vrai ou faux. Ce sont des questions auxquelles j'étais confronté quand j'étais président des États-Unis; mais c'est beaucoup plus difficile aujourd'hui.

Vous avez parlé de la Russie. Avez-vous envoyé votre livre au Président Poutine ?

Oh non... (Amusé.) Mais je pense qu'on va le vendre en Russie ce livre ! En réalité, il (NDLR : Vladimir Poutine) est persuadé que même si sa population décroit, même si son économie n'est pas si forte, parce qu'il exerce un pouvoir quasi dictatorial, et consacre beaucoup d'argent à la modernisation de son appareil militaire, il peut semer la discorde dans les endroits qu'il veut affaiblir. Là où il veut influencer la tournure des événements avec des cyberattaques. Et peu importe si quelqu'un doit lui faire la même chose, parce qu'il ne vit pas dans une démocratie. Il s'en fiche.

Qui sont les ennemis de la démocratie aujourd'hui ?

Tous ceux qui tentent de soutenir et d'installer un pouvoir autoritaire, d'éliminer une règle de droit qui traite chaque individu de la même manière, ceux qui veulent mettre fin à la liberté de la presse et ceux qui développent des forces de destruction à l'intérieur même des démocraties. En fait, les démocraties ont beaucoup d'adversaires, à l'intérieur comme à l'extérieur de leurs frontières.

Il y a tellement de déplacements économiques, de changements culturels et sociaux que les frontières se sont effondrées, pas physiquement bien sûr mais du fait d'Internet, des médias et de nombreux autres éléments... Du coup, il y a un nombre anormalement important de citoyens dans le monde prêts à une réponse autoritaire, dans beaucoup de démocraties y compris chez nous, aux États-Unis. La menace est sous-jacente mais elle est bien là, et quand vous voyez cette menace pointer, il faut se battre.

C'est vraiment le cas aux États-Unis ?

Vous savez, beaucoup de choses changent en ce moment aux États-Unis, mais on ne s'en rend pas toujours compte parce que c'est souterrain, souvent invisible. Il y a une vraie différence entre ce qu'on lit à la une des journaux et ce qui passe vraiment. Les politiciens font les gros titres, c'est une chose terrible et c'est ce qui se passe aujourd'hui dans l'univers de Donald Trump.

Vous semblez particulièrement préoccupé...

En fait je suis préoccupé dès que quelque chose menace la force, la vitalité et la nature fondamentale des États-Unis et nous fait revenir en arrière sur notre capacité à faire vivre ensemble et faire travailler ensemble des personnes très diverses. Mais je ne suis pas d'accord non plus avec le Brexit. Je ne suis pas d'accord avec la persécution des Rohingyas en Birmanie.

Je ne suis pas d'accord avec ce qui a été fait en Syrie où l'utilisation d'armes chimiques a provoqué le plus grand nombre de réfugiés dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale.

À ce propos, je suis convaincu que les pays qui ont refusé d'aider les réfugiés syriens, soit en leur déniant la possibilité de vivre en sécurité sur leur territoire, soit en leur interdisant de venir dans leur pays ont commis une erreur. J'admire la chancelière Merkel, elle savait qu'elle prenait un énorme risque en accueillant autant de syriens, d'autant que les Allemands ont vécu pendant des décennies avec cette controverse sur l'immigration turque, cette réflexion qui revient sans cesse « Y-a-t-il trop d'immigrés turcs en Allemagne ? » est une question que je connais bien.

Pour Bill Clinton, les pays doivent miser sur la diversité. /LP/Michel Nafziger

En fait, nous devons apprendre à valoriser notre diversité. Et si vous regardez ici aux États-Unis, ceux qui pensent qu'ils ont été laissés-pour-compte, économiquement mais aussi culturellement, socialement, politiquement... eh bien nous avons un devoir de prendre soin d'eux. C'est ce que j'essaie de faire. C'est même la seule chose que j'essaie de faire parce que c'est pour moi la chose la plus importante.

Qu'est-ce qui vous met en colère aujourd'hui ?

Vous savez, j'ai eu beaucoup de chance dans ma vie et franchement, c'est difficile pour moi de rester en colère très longtemps. D'ailleurs quand je suis en colère, je vais voir mes petits-enfants et ça va tout de suite beaucoup mieux (rires).

Sérieusement...

En fait je suis plus souvent inquiet qu'en colère, mais quand la Russie fait acte d'ingérence dans nos élections, alors oui ça me met en colère. Quand des individus, ici même aux États-Unis, tentent d'empêcher d'autres individus de voter à cause de leur origine raciale, leur âge ou leur niveau d'éducation, oui ça me met en colère.

Et puis il y a le reste. Par exemple, je pense que nous faisons une énorme erreur de ne pas tenir compte du changement climatique et de tourner le dos à ce qui peut être fait. Je crois aussi que nous n'avons pas suffisamment fermé nos frontières à l'importation de drogue, d'héroïne par exemple ou de Fentanyl (NDLR : opiacé à l'origine de 20 000 décès aux États-Unis l'année dernière) qui arrive enfouie dans des cargos en provenance de Chine, et nous n'avons pas fait suffisamment pour lutter contre ce fléau. Donc il y a des raisons d'être en colère...

Et des raisons d'espérer...

Bien sûr, et c'est l'essentiel, c'est même ce qu'il y a de plus important. Il faut que l'on se concentre sur le futur, l'avenir, et nous sommes très compétitifs pour cela, avec notre jeunesse, notre diversité, la force de nos industries, la force de notre recherche...

Il nous faut donc développer des partenariats, trouver des moyens de coopérer plutôt que de continuer à livrer des guéguerres quotidiennes. Un combat à la petite semaine peut permettre d'emporter une élection mais il est stupide et ce n'est pas comme ça qu'on dirige un pays.

Avez-vous suivi le discours du président français Emmanuel Macron devant le Congrès américain ?

Oui bien sûr, je l'ai écouté et j'ai trouvé qu'il avait fait un très bon discours. Je ne le connais pas beaucoup, je ne l'ai rencontré qu'une ou deux fois, mais je suis foncièrement d'accord avec lui. Et il faut bien comprendre que c'est ainsi qu'il faut fonctionner partout dans le monde car au fond, qu'est ce qui est le plus important ? Ce que l'on a en commun ou bien nos différences ? Est-ce que l'on est capables de travailler ensemble ou est-ce que l'on passe notre temps à se bouffer le nez ? C'est cela la grande question aujourd'hui dans le monde. Le reste, c'est de la littérature.

Donc je suis satisfait qu'Emmanuel Macron fasse ce qu'il fait avec les États-Unis, je suis content qu'il essaie de travailler avec les USA parce que je pense que c'est un comportement responsable et je lui souhaite bonne chance.

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