"Notre douleur est une": de l'Irak au Liban, un même cri et une même solidarité

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Des drapeaux libanais et irakiens dans les rues de la capitale irakienne Bagdad, le 8 novembre 2019
Des drapeaux libanais et irakiens dans les rues de la capitale irakienne Bagdad, le 8 novembre 2019
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© AFP, AHMAD AL-RUBAYE

, publié le lundi 11 novembre 2019 à 14h43

Un drapeau libanais flotte sur Bagdad, capitale de l'Irak secoué par des manifestations. A 900 kilomètres de là, un chant irakien révolutionnaire retentit sur une place de Beyrouth, elle aussi théâtre d'une contestation inédite.

Au Liban comme en Irak, ils sont des dizaines de milliers à défiler depuis le mois dernier contre la corruption, le confessionnalisme, le chômage et la récession. Et les gestes de solidarité entre les deux peuples, confrontés aux mêmes maux, ne manquent pas.

"Ne faites pas confiance aux rumeurs, c'est un groupe de voleurs", chante un groupe de musiciens libanais, pour dénoncer leurs dirigeants qu'ils jugent corrompus et incompétents. 

Les paroles sont en arabe irakien --c'est un chant du prédicateur chiite irakien Ali Youssef al-Karbalaï-- mais, poursuivent les chanteurs à Beyrouth, "l'identité est libanaise".

Pour Farah Qadour, la joueuse de luth du groupe, ce chant sert à "mettre en lumière les similitudes entre les deux mouvements et à gonfler le moral" des manifestants des deux pays.

"La rue libanaise et la rue irakienne s'observent et apprennent l'une de l'autre", affirme l'artiste de 26 ans. 

A Nabatiyé, dans le sud du Liban, des centaines de manifestants ont récemment scandé "De l'Irak à Beyrouth, la révolution ne mourra jamais".  

A Tripoli, deuxième ville du Liban surnommée "l'épouse de la Révolution", un homme a défilé les drapeaux des deux pays accrochés ensemble à une même perche en bois. 

"Du Liban à l'Irak, notre douleur est une, notre droit est un et la victoire est proche", affirme par ailleurs une pancarte brandie devant le siège d'Electricité du Liban (EDL), un des principaux symboles de la déliquescence des services publics libanais. Un mal que les Irakiens partagent douloureusement, eux qui chaque été manifestent contre les pénuries d'électricité sous plus de 50 degrés.

- "Révolution contre les corrompus" -

Sur la place Tahrir, épicentre depuis un mois et demi de la contestation à Bagdad, les manifestants vendent des drapeaux libanais aux côtés des drapeaux irakiens. 

Des bannières portant l'inscription "De Beyrouth à Bagdad, une révolution contre les corrompus" pullulent alentour. 

Le Liban et l'Irak, qui croulent sous des dettes colossales --elles culminent à 150% du PIB au Liban--, sont classés parmi les pays les plus corrompus de la planète.

A Bagdad et à Bassora, à la pointe sud pétrolière et très conservatrice de l'Irak, des portraits géants de l'actrice pornographique libano-américaine Mia Khalifa s'étale. Celle-là est plus "honorable" que tous les politiciens du pays réunis, proclament des inscriptions sous son visage. 

Les deux mouvements distincts semblent aussi adopter des stratégies communes, dont celle des voitures garées en travers de la chaussée pour bloquer des axes routiers vitaux.

Dans les deux pays, de jeunes manifestants vêtus de masques médicaux et de lunettes de protection ont en outre occupé des ponts pour dénoncer l'inertie des dirigeants. 

- "Même objectif" -

Mais, contrairement au Liban, où les manifestations se déroulent dans une ambiance bon enfant émaillée de rares incidents, les cortèges en Irak ont été ensanglantés par les violences et la répression. Officiellement, 319 personnes --en majorité des manifestants-- ont été tués et plus de 12.000 autres blessées.

Dans les deux pays, en revanche, les contestataires dénoncent un système politique complexe de répartition des postes en fonction des confessions et des ethnies qui n'a mené, selon eux, qu'à plus de clientélisme et de corruption.

"Nous sommes unis (...) face à ce système politique communautaire", affirme Obeida, un manifestant de 29 ans à Tripoli, qui place plus d'espoirs dans la contestation en Irak que chez lui.

"Au Liban, ce système est plus enraciné", dit-il, car il date des accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile (1975-1990) en consacrant le confessionnalisme.

En Irak, il a été créé sous supervision des Américains dans la foulée de l'invasion qui a renversé Saddam Hussein en 2003. 

Sur la corniche de Beyrouth, Faouzi observe des manifestants venus pique-niquer en face de restaurants et cafés de luxe. 

Drapeau libanais enroulé autour du cou, cet Irakien de 70 ans installé à Beyrouth depuis cinq ans n'en finit pas d'énumérer les similitudes entre les revendications, chez lui, et dans son pays d'accueil.

Au final, dit-il, "l'objectif est le même".

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