Liban: à Tripoli, des familles gagnent à peine assez pour manger

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Une fillette pousse une brouette pleine de déchêts, dans un quartier pauvre de Tripoli, dans le nord du Liban, le 7 novembre 2019
Une fillette pousse une brouette pleine de déchêts, dans un quartier pauvre de Tripoli, dans le nord du Liban, le 7 novembre 2019
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© AFP, JOSEPH EID

, publié le mercredi 13 novembre 2019 à 16h56

Dans une ruelle poussiéreuse de Tripoli, deuxième ville du Liban et à la pointe de l'actuelle contestation, au milieu de traînées d'eaux usées, Fatima, son mari et leurs onze enfants ne savent pas comment ils paieront leur prochain repas.

"Nous sommes pauvres ici", constate cette femme de 38 ans, et "plusieurs fois la semaine dernière, mes enfants n'ont rien mangé avant 17H00".

La famille se serre dans un deux-pièces, le toit en tôle de la maison est maintenu par quelques vieux pneus. Du linge sèche à l'extérieur.

Le mari est vendeur ambulant de poisson, que Fatima accommode parfois à la demande avec des pommes de terre.

Mais les ventes ont nettement diminué depuis le début, le 17 octobre, d'un mouvement de contestation inédit qui s'est répandu dans tout le pays. Les manifestants réclament un complet changement de la classe politique.

Fatima a manifesté au début, mais bientôt elle n'a plus pu payer le ticket de bus pour se rendre au centre-ville. "J'ai arrêté d'y aller pour pouvoir acheter du pain et du lait pour mes enfants", explique-t-elle.

La famille cumule 5.000 dollars (4.500 euros) de dettes.

Plus de la moitié des habitants de Tripoli, dans le nord du Liban, vivent ainsi au niveau ou sous le seuil de pauvreté, et un quart d'entre eux sont dans une situation d'extrême pauvreté, selon une étude de l'ONU en 2015.

- Des chiens mieux soignés -

Un des fils de Fatima, âgé de 17 ans, a dû arrêter l'école pour contribuer aux besoins du foyer, et sa fille de 15 ans a fait de même pour s'occuper de ses frères et soeurs. 

Fatima craint de bientôt ne plus pouvoir envoyer les autres à l'école, faute de pouvoir payer les 100 dollars mensuels du bus scolaire.

Elle est terrifiée à l'idée que ses enfants grandissent "en vendant des chewing-gums" pour se nourrir, dans une ville dont les dirigeants figurent pourtant parmi les plus riches du pays.

Selon le magazine américain Forbes, l'ancien Premier ministre Najib Mikati et son frère, originaires de Tripoli, sont ainsi à la tête d'une fortune de 2,5 milliards de dollars. 

Dans le quartier de Fatima, des dizaines de familles vivent dans des habitations non reliées aux égouts, uniquement équipées de fosses septiques qu'elles n'ont pas les moyens de faire vider.

Résultat, celles-ci débordent, et leur odeur se mêle, dans les rues ou dans les maisons, à celle de la friture.

Sur son perron, une femme d'une cinquantaine d'années a érigé une barrière de blocs de ciment pour protéger des rats son fils autiste.

"Si les chiens des dirigeants tombent malades, on les envoie dans des hôpitaux privés, nous, on ne peut même pas soigner nos enfants", s'indigne-t-elle, sans vouloir donner son nom. 

Les politiciens locaux "viennent nous voir avant les élections, puis ils nous oublient", ajoute-t-elle.

- "Baiser des centaines de mains" -

Jamal Chaaban, 40 ans, vend pour sa part de la ferraille et désespère de pouvoir un jour trouver un emploi à ses sept enfants.

Faute de relations, "je ne peux même pas leur trouver du travail comme dockers" au port, "je dois baiser des centaines de main, juste pour un poste d'éboueur", s'agace-t-il. 

Avant de s'illustrer ce mois-ci par ses manifestations nocturnes festives, DJs à l'appui, Tripoli --ville musulmane sunnite relativement conservatrice-- fut un temps surnommée la "Kandahar" du Liban, en référence à la ville afghane berceau des talibans.

Perçue comme un foyer de misère sociale et de radicalisme religieux, Tripoli a été ces dernières décennies le théâtre de violences intercommunautaires et d'attentats attribués à des groupes islamistes.

Pris entre déscolarisation et chômage, beaucoup de jeunes de quartiers défavorisés ont rejoint des factions armées pour gagner un peu d'argent ou ont été recrutés par des groupes extrémistes.

"A quel autre avenir s'attendre pour une génération élevée dans un quartier comme celui-ci? Certains ont mal tourné. Mais à qui la faute? A nous ou à nos conditions de vie?", s'indigne Jamal Chaaban.

Amina Abdallah Sweid bataille quant à elle pour nourrir ses cinq enfants depuis la mort de leur père dans des heurts en 2007, bien avant que l'armée ne se déploie en 2014 pour restaurer le calme.

Depuis quelques jours, sa famille survit grâce à un sac de pommes de terre donné par un proche et une miche de pain offerte par un voisin. Ses enfants ramassent de la ferraille, pour six dollars par jour maximum.

"Nous ne pouvons plus rien faire d'autre que de mendier", soupire-t-elle.

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