En Israël, des femmes ultra-orthodoxes se lèvent contre les violences domestiques

Chargement en cours
(G à D): Esti Shushan, Rachel Morgerstern, Hila Hassan Lefkowitz, Esther Twersky, et Yael Elimelech membres de l'association "Nivcharot" pour défendre les femmes ultra-orthodoxes victimes de violence, se réunissent à Kfar Saba, le 19 novembre 2019
(G à D): Esti Shushan, Rachel Morgerstern, Hila Hassan Lefkowitz, Esther Twersky, et Yael Elimelech membres de l'association "Nivcharot" pour défendre les femmes ultra-orthodoxes victimes de violence, se réunissent à ...
1/2
© AFP, MENAHEM KAHANA

, publié le vendredi 22 novembre 2019 à 17h32

"Si tu as peur, c'est qu'il n'y a pas de shlom bayt", pas d'harmonie dans le couple : c'est l'argument qu'utilise Esti Shushan, fille de rabbin et militante, pour encourager les femmes juives ultra-orthodoxes à quitter un mariage violent.

Chez les juifs religieux, le "shlom bayt" est une injonction "suprême". Chacun se doit de veiller à l'intégrité de son foyer et Esti, 42 ans, se sert de ces codes religieux pour s'adresser à ses coreligionnaires. 

Esti fait partie des "haredim", littéralement "ceux qui craignent Dieu". Ces juifs ultra-orthodoxes représentent environ 10% des neuf millions d'Israéliens et vivent souvent en vase clos, selon leur interprétation des préceptes de la religion juive.

Révoltée par les inégalités entre hommes et femmes dont elle dit être régulièrement témoin au sein de sa communauté, cette mère de quatre enfants a co-fondé il y a sept ans une association pour promouvoir la visibilité des femmes ultra-orthodoxes et leur représentation politique. 

"Nivcharot", "les élues" en français, revendique aujourd'hui 15.000 sympathisantes.

Ce soir-là, souriante et apprêtée, Esti se prépare à un nouveau combat, entourée de quatre membres de l'association, dans une salle prêtée par un centre éducatif, dans la ville de Kfar Saba, au nord de Tel-Aviv. 

Les cheveux dissimulés sous une perruque ou un chapeau, elles portent de longs vêtements couvrant leurs coudes et genoux, conformément aux principes vestimentaires censés préserver leur pudeur.

Assises autour d'une table où sont éparpillées pizzas et boissons gazeuses, elles peaufinent les derniers détails de la campagne qui veut briser le tabou des violences domestiques au sein de la communauté et sortir les victimes du silence. 

- Rabbin d'abord -

Ces violences contre les femmes, insiste la professeure et thérapeute de couple Mally Shechory Bitton, concernent toutes les populations et tous les milieux socio-économiques. 

Selon le rapport annuel de l'Association israélienne regroupant les centres d'appels pour les victimes de viols publié mardi, les appels ont augmenté de 12% cette année dans toute la population, notamment sous l'impulsion de la campagne "#MeToo". Et la police a enregistré 6.200 plaintes pour délits et harcèlement sexuels. 

D'après Mme Shechory Bitton, ces violences sont physiques mais aussi psychologiques, sexuelles ou économiques. 

Dans les milieux ultra-orthodoxes, "ce sont les femmes qui travaillent pendant que les hommes étudient les textes sacrés", poursuit la criminologue à l'Université d'Ariel, située dans une colonie israélienne en Cisjordanie occupée. Elle dit avoir "vu à de nombreuses reprises des femmes privées de leur carte de crédit par leur mari". 

Mais chez les "haredim", les violences sont encore plus taboues. La communauté n'a pas pour habitude de "laver son linge sale en public", poursuit la chercheuse. 

"Les femmes orthodoxes se tournent vers le rabbin avant de se tourner vers la police, ce qui rend par ailleurs le phénomène des violences conjugales difficile à quantifier", juge-t-elle.

Les mentalités ont cependant évolué et deux refuges pour femmes battues ultra-orthodoxes ont vu le jour ces dernières années en Israël. 

"La prise de conscience est réelle mais elle reste insuffisante", conclut Mme Shechory Bitton.

- WhatsApp -

A Kfar Saba, penchées sur l'ordinateur d'Esti Shushan, les militantes de Nivcharot, qui se disent féministes, mettent la dernière touche à des visuels qui seront diffusés à l'occasion de la journée internationale de mobilisation contre les violences faites aux femmes. 

Sur l'une des images où se détache en hébreu le slogan "Si tu as peur, c'est qu'il n'y a pas de shlom bayt", figure aussi un verre de vin renversé sur une table, tâchant de rouge une élégante nappe blanche, suggérant un accès de violence durant le traditionnel repas hebdomadaire du chabbat. 

Cette campagne utilise les codes de la communauté ultra-orthodoxe "pour dire aux femmes se trouvant dans des relations qui ne sont pas saines de ne pas rester" avec leur mari violent, poursuit Mme Shushan. 

La campagne s'adresse à des femmes auxquelles on inculque dès leur plus jeune âge l'importance de préserver l'intégrité du foyer, explique Raheli Morgenstern de Nivcharot, 31 ans. Elles n'ont souvent connu qu'un seul homme qu'elles ont épousé et gardent le silence sur leur désarroi à cause de la "honte" et de la culpabilité qu'elles peuvent éprouver.

"Le mariage est sacré chez les juifs et chez les ultra-orthodoxes en particulier, mais il ne faut pas rester mariée à n'importe quel prix", ajoute avec émotion Raheli.

Pour elle, le divorce, même s'il est autorisé dans la loi juive, "se paye très très cher" et les femmes ultra-orthodoxes qui décident de franchir le pas se retrouvent presque automatiquement exclues de leur communauté. 

La campagne va être diffusée sur les réseaux sociaux et des groupes WhatsApp, application de messagerie très populaire en Israël.

Contrairement aux idées reçues, précise Hila Hassan Lefkowitz, une membre de Nivcharot de 38 ans, 40% des ultra-orthodoxes surfent sur internet, selon des études qu'elle a lues d'un centre académique israélien où elle a travaillé.

"Même si notre campagne n'incite qu'une seule femme" à questionner son mariage, conclut Raheli Morgenstern, "nous serons satisfaites".

Vos réactions doivent respecter nos CGU.