Au Liban, les femmes font aussi leur révolution contre les discriminations

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Des manifestantes libanaises devant un graffiti avec le mot "révolution" en arabe écrit sur un mur à Beyrouth, le 24 octobre 2019
Des manifestantes libanaises devant un graffiti avec le mot "révolution" en arabe écrit sur un mur à Beyrouth, le 24 octobre 2019
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© AFP, ANWAR AMRO

, publié le vendredi 08 novembre 2019 à 12h30

"Pour nous l'injustice est double": si les femmes au Liban participent en masse au soulèvement, c'est pour dénoncer un pouvoir non seulement jugé corrompu et incompétent, mais qui les prive aussi de leurs droits et les fait souffrir de discriminations.

Violences conjugales, mariage précoce, discriminations dans la garde des enfants et impossibilité de transmettre leur nationalité aux enfants: les griefs des Libanaises ne manquent pas dans un pays doté de législations largement conservatrices, même si à bien des égards la société est l'une des plus libérales du monde arabe.

"En plus de l'injustice que subit le peuple, il y a les lois discriminatoires envers les femmes", dit Sahar, une quadragénaire qui participe à l'une des nombreuses marches de femmes organisées à Beyrouth depuis le début de la contestation inédite le 17 octobre.

"Pour nous les femmes, l'injustice est double", s'insurge-t-elle.

Autour d'elle des centaines de femmes mais aussi des hommes ont défilé en début de semaine du Musée national à la place des Martyrs, épicentre de la contestation.

"Haussez le ton, le machisme doit être éliminé", ont scandé les manifestantes accompagnées au tambour. "Révolution féministe", "Nous n'attendrons pas la fin de la révolution pour réclamer nos droits, nous sommes la révolution", pouvait-on lire sur des pancartes.

Comme les hommes, les manifestantes dénoncent pêle-mêle des services publics en déliquescence, les pénuries d'eau et d'électricité ou le chômage des jeunes.

Mais elles réclament aussi un réel engagement de l'Etat contre les violences conjugales qui ont coûté la vie à 37 femmes depuis début 2018, selon l'association féministe Kafa.

Tout comme elles veulent remplacer les différentes législations qui régissent le statut personnel pour chaque communauté religieuse -les dispositions liées au mariage, au divorce, à l'héritage ou la garde des enfants-, jugées désavantageuses pour la femme. Sans oublier, une loi antique qui empêche les Libanaises de transmettre leur nationalité à leurs enfants.

- Sans influence religieuse -

"Il n'y a pas de droit unifié pour le statut personnel, mais plusieurs législations en fonction des tribunaux religieux des différentes communautés du Liban", déplore Zoya Jureidini Rouhana, à la tête de l'association Kafa.

Chez les sunnites, les femmes sont montées au créneau, obtenant en 2011 la garde des enfants jusqu'à l'âge de 12 ans. Chez les chiites, les mères peuvent garder les fils jusqu'à l'âge de deux ans, les filles jusqu'à sept ans.

Chez les catholiques, c'est deux ans, avant qu'un tribunal ne décide en fonction de l'intérêt de l'enfant. Pour les grecs orthodoxes, 14 ans pour les garçons, 15 pour les filles.

L'âge légal du mariage varie d'une communauté à l'autre, ouvrant la voie au mariage précoce, notamment dans les milieux les plus défavorisés.

"Ces législations sont discriminatoires envers les femmes, surtout en ce qui concerne le mariage ou la garde des enfants", assure Mme Rouhana.

Les manifestantes veulent une législation laïque, la même pour tout le monde, libérée de l'influence des autorités religieuses.

"Je veux un système laïc et une suppression des tribunaux religieux qui ne protègent pas les droits de la femme", martèle Rim, étudiante universitaire de 24 ans.

- Symbole de la révolte -

Ces dernières années, les ONG de défense des droits de la femme ont pu réaliser certaines avancées, mobilisant l'opinion publique et attirant l'attention des médias.

En 2014, le pays a finalement adopté une loi qui, pour la première fois, punissait les violences conjugales grâce à une campagne sans précédent de la société civile, après le meurtre de plusieurs femmes sous les coups de leurs maris.

Saluant une "avancée" au moment de l'adoption de la loi, l'ONG Human Rights Watch avait déploré de "graves lacunes", regrettant que la législation "n'aborde pas de manière adéquate le risque de viol conjugal".

Dès les premiers jours du soulèvement, c'est une femme qui est devenue un des symboles de la révolte populaire, avec un coup de pied de karatéka donné dans l'entrejambe d'un garde ministériel, armé d'un fusil automatique à Beyrouth.

La vidéo a fait le buzz sur les réseaux sociaux et a inspiré les artistes.

"La question des femmes fait partie intégrale de la révolution", assène Rouba, une avocate de 33 ans. "Une révolution qui n'apporte pas de solutions aux problématiques des femmes est une révolution tronquée".

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