Liban: fuite en avant des dirigeants, la contestation ne tarit pas

Chargement en cours
Des Libanais manifestent devant la Banque centrale à Beyrouth, le 11 novembre 2019
Des Libanais manifestent devant la Banque centrale à Beyrouth, le 11 novembre 2019
1/3
© AFP, ANWAR AMRO

, publié le lundi 11 novembre 2019 à 20h29

Les dirigeants libanais semblaient lundi engagés dans une fuite en avant au 26e jour d'un soulèvement populaire inédit contre le pouvoir en place, esquivant une pression croissante de la rue dans un contexte de marasme économique.

Depuis le 17 octobre, des centaines de milliers de Libanais de tous bords se mobilisent pour réclamer le départ d'une classe dirigeante jugée incompétente et corrompue, sur fond de craintes d'une crise financière.

Lundi, écoliers et étudiants ont manifesté dans plusieurs villes, drapeau libanais à la main. D'autres se sont rassemblés sur la route de l'aéroport de Beyrouth mais aussi au coeur de la capitale. 

"Nous avons atteint un point de non retour: les écoliers décideront du sort de cette révolution", a affirmé Mohammad, 51 ans, qui manifeste dans le centre de Beyrouth.  

La contestation entend maintenir la pression pour obtenir un nouveau gouvernement, composé de technocrates, indépendants des partis politiques, avec notamment un appel à une grève générale mardi.

Les écoles et les universités, fermées durant les deux premières semaines du mouvement, seront de nouveau fermées mardi, a annoncé le ministre de l'Education.

Face aux craintes d'une crise financière, alimentée par des restrictions sur les retraits bancaires et une volatilité des prix, le gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, a tenu lundi une conférence de presse pour tenter d'apaiser la population. 

Des dizaines de protestataires se sont rassemblés à cette occasion devant le siège de la Banque centrale, scandant des slogans hostiles à M. Salamé, accusé d'avoir participé à la dégradation de la situation économique.

- Séance du Parlement repoussée -

Il ont appelé à "rendre l'argent volé" au peuple et répété le slogan phare de la contestation : "Tous veut dire tous" et "Salamé est l'un d'eux", pour réclamer le départ de tous les dirigeants. "Il a facilité le vol de l'argent public. C'est un complice", a affirmé à l'AFP Amani Geha, une manifestante de 37 ans.

En début de soirée, des protestataires ont campé et allumé des cierges devant le bâtiment de l'Electricité du Liban (EDL), l'un des principaux symboles de la déliquescence des services publics. Certains manifestants y ont déjà passé la nuit, sous des tentes érigées en travers de la chaussée.

Le courant n'est plus assuré 24h/24 depuis des décennies. Sous-productive et chroniquement déficitaire, l'EDL a coûté selon les chiffres officiels 1,8 milliard de dollars au Trésor en 2018, le troisième poste de dépenses publiques, après le service de la dette et les salaires des fonctionnaires. Le Liban croule sous une dette de 86 milliards de dollars, soit 150% du PIB.

Le mouvement de contestation a entraîné la démission le 29 octobre du Premier ministre Saad Hariri mais les tractations traînent depuis pour la formation d'un nouveau gouvernement.

Lundi, Nabih Berri, le chef du Parlement et l'une des principales cibles de la contestation, a annoncé le report de la session parlementaire prévue initialement mardi pour voter une série de lois, dont celle sur une amnistie générale.

Celle-ci profiterait aux dirigeants, notamment pour "les crimes d'abus de pouvoir, le gaspillage d'argent et les crimes contre l'environnement", selon l'avocat Nizar Saghieh. 

Depuis dimanche, les appels s'étaient multipliés sur les réseaux sociaux pour bloquer l'accès des députés au Parlement.

- Craintes financières -

"C'est une victoire pour la révolution (...) elle a empêché (...) l'adoption d'une loi qu'elle rejette", s'est félicité Bilal Hussein, un manifestant à Tripoli. "Le chef du Parlement reconnaît ainsi qu'il y a un après-17 octobre."

Répondant à l'une des principales revendications de la contestation, le chef du puissant Hezbollah chiite, Hassan Nasrallah, a évoqué, dans un discours télévisé lundi, une "opportunité historique" pour "lutter contre la corruption, juger les corrompus et récupérer l'argent volé". 

Les tractations pour un nouveau gouvernement "se poursuivent", a-t-il assuré sans plus de précisions. M. Nasrallah avait balayé ces dernières semaines l'idée d'un cabinet exclusivement formé de spécialistes indépendants.

Dans l'attente d'un nouveau cabinet, le gouverneur de la Banque centrale s'est lui voulu rassurant: "dans ces circonstances exceptionnelles, notre principal objectif est de préserver la stabilité de la livre libanaise (...) et de protéger les dépôts" bancaires.

Durant les deux premières semaines du soulèvement, les banques étaient restées fermées, avant de renforcer à leur réouverture les restrictions sur les retraits et les conversions vers le dollar, sur lequel la livre est indexée depuis 1997 au taux de change fixe de 1.507,5 livres libanaises pour un dollar.

M. Salamé a appelé les banques à fournir les montants réclamés par les clients. 

Si nécessaire, celles-ci pourront "emprunter en dollars auprès de la Banque centrale à un taux d'intérêt de 20%" afin d'assurer les liquidités requises, a-t-il annoncé.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.