"Le monde est ma prison": le combat des trans d'Albanie

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Luana, transgenre albanaise, se maquille chez elle à Tirana, le 20 mai 2021
Luana, transgenre albanaise, se maquille chez elle à Tirana, le 20 mai 2021
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© AFP, Gent SHKULLAKU

publié le vendredi 28 mai 2021 à 08h57

Quand elle rentre chez elle à Tirana, Luana Myrtollari ferme la porte à double tour. En Albanie, petit pays des Balkans où la communauté transgenre est ostracisée, elle redoute un monde hostile qui veut la condamner au repli.

"A chaque fois que tu sors de chez toi ici, tu dois affronter l'agressivité", raconte Luana, qui à sa naissance il y a 22 ans, s'appelait Ersil. Après cela, "tu ne veux que rentrer, t'endormir et ne plus jamais te réveiller, car tu as perdu l'envie de vivre".

Pour entrer dans son studio du rez-de-chaussée, il faut franchir une porte en fer, traverser une petite cour puis passer sous une devanture métallique qui laisse à peine entrer la lumière. Aussitôt à l'intérieur, cette fine brune tire les rideaux d'un geste machinal. 

"Le monde est ma prison", explique-t-elle abattue à l'AFP. A l'âge de 14 ans, elle a été chassée par sa famille et contrainte de se réfugier dans un centre d'accueil pour mineurs. 

Dans la société patriarcale albanaise, les personnes transgenres sont victimes de discriminations et de violences, rejetées par tous, contraintes de se cacher. 

Mais pour la première fois, Luana et d'autres ont décidé d'affronter les tabous en s'offrant aux regards de tous au travers d'une exposition photo en plein coeur de la capitale, avec le soutien du Conseil de l'Europe. 

- Privé de tout -

Si l'on en croit les regards portés dans la rue sur Luana, Lola ou Denisa lors de l'inauguration récente de l'événement, le chemin vers la tolérance sera long. 

"Être trans en Albanie c'est être privé des moindres services, être chassé quand tu veux prendre un café dans un bar", souligne Altin Hazizaj, responsable de l'association Pink Embassy à Tirana. "C'est la communauté la plus victime de discriminations, d'abus, la plus exclue de toutes".

Depuis une dizaine d'années, la loi albanaise protège les droits des personnes LGBT et interdit les discriminations fondées sur l'identité de genre ou l'orientation sexuelle.

Mais l'union ou le mariage entre deux personnes du même sexe ne sont pas reconnus. Selon un rapport publié mi-mai par Pink Embassy, 94% des Albanais refuseraient de soutenir leurs enfants s'ils se révélaient LGBT.

Le rejet vise particulièrement la communauté transgenre, confrontée à un combat quotidien pour se défendre, selon Elsa Ballauri, présidente du Groupe albanais des droits de l'homme.

"On veut simplement être acceptées telles que nous sommes", dit Denisa Mneri, 33 ans, longue perruque blonde sur les épaules.

A l'instar de Luana, elle a posé pour l'exposition. Pendant des années, elle a caché à sa famille qu'elle s'identifiait comme femme. Son seul souhait aujourd'hui: une chirurgie pour féminiser son visage, et changer ce qui est immédiatement visible, afin d'éviter les agressions. 

- "Etre soi" -

"La partie physique du corps, mon intimité ne me dérange pas personnellement", dit-elle. Ce qui l'inquiète, en revanche, sont les "violences physiques, injures et provocations haineuses, à chaque fois qu'on essaie simplement d'être soi-même".

Lola Monro, 26 ans, dont ce n'est pas le vrai nom de famille, n'a pu finir son lycée à cause des brimades de ses camarades. Victime récemment d'une agression, elle hésite à reprendre des études.

"En Albanie, pour survivre, soit il faut sacrifier sa dignité, son intégrité, son bien-être psychologique, soit se battre fort contre les crimes de haine et la transphobie", assure-t-elle.

Il est difficile de trouver un emploi et une partie de la communauté se prostitue pour survivre, s'exposant à la violence de rue, souligne aussi M. Hazizaj. "Travailleuse du sexe est un travail interdit en Albanie mais ni la société, ni les institutions n'offrent d'autres opportunités à cette communauté".

Symbolisant l'enfermement social, les modèles ont été photographiées dans l'ex-prison de Spaç, au nord de Tirana, où le dictateur communiste Enver Hoxha incarcérait ses opposants politiques.  

"Nous sommes des prisonniers de conscience" résume Luana. Pour s'évader, elle monte une pièce de théâtre écrite par ses soins, intitulée "La Genèse". "L'art est notre seule arme pour être visibles dans une société qui nous refuse".

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