La Russie de Poutine, une "dictature" toujours plus répressive, selon l'ONG menacée Memorial

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A l'entrée du bureau du groupe de défense des droits de l'homme Memorial, à Moscou le 15 novembre 2021
A l'entrée du bureau du groupe de défense des droits de l'homme Memorial, à Moscou le 15 novembre 2021
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© AFP, Alexander NEMENOV

publié le mercredi 17 novembre 2021 à 15h04

La menace de dissolution pesant sur l'ONG Memorial, pilier de la défense des droits humains en Russie, témoigne de la "brusque" accélération de la dérive dictatoriale du régime de Vladimir Poutine, juge une membre fondatrice de l'organisation. 

"Le fait que la situation se dégrade si brusquement et que la dictature devienne de plus en plus répressive, de manière si assumée, était inattendu", admet dans un entretien avec l'AFP Irina Chtcherbakova, 72 ans, une historienne qui a participé à la création de Memorial en 1989.

La nouvelle est tombée le 11 novembre comme un coup de tonnerre: cette ONG, la plus ancienne du pays, symbole du mouvement de démocratisation lancé au crépuscule de l'URSS, est menacée de liquidation judiciaire. 

Le parquet accuse l'organisation, qui regroupe une cinquantaine d'entités, d'avoir violé "systématiquement" la loi sur les "agents de l'étranger", une classification rappelant celle des "ennemis du peuple" de l'époque soviétique et obligeant ses cibles à d'innombrables formalités kafkaïennes, sous peine d'interdiction voire de sanction pénale. 

Pire encore, le centre de protection des droits humains de Memorial est, lui, accusé d'avoir défendu des "activités extrémistes et terroristes" en publiant une liste de prisonniers politiques pour des motifs religieux. On y retrouve des membres d'organisations islamistes ou chrétiennes interdites tels le Hizb Ut-Tahrir ou les Témoins de Jéhovah.

- "Démonstration" adressée à l'Occident -

En voulant liquider Memorial --des audiences en justice sont prévues en novembre-- le pouvoir russe se dit "prêt à employer toute la force, toute la violence nécessaire, et (à démontrer) que personne n'est à l'abri, qu'il n'y a pas de tribunal, ni de droit", estime Irina Chtcherbakova.

Cette offensive judiciaire a achevé de choquer une société civile russe déjà durement éprouvée ces derniers mois: empoisonnement puis emprisonnement du principal opposant au Kremlin, Alexeï Navalny, interdiction de son mouvement, médias classés "agents de l'étranger", opposants bannis des législatives de l'automne...

Mme Chtcherbakova n'a guère d'illusion et craint fort que la décision d'interdire Memorial "ait déjà été prise", avant même l'audience du 25 novembre devant la Cour Suprême.

Le régime de Vladimir Poutine, selon l'historienne, adresse ainsi une nouvelle "démonstration" de force à l'Occident pour signifier qu'il fait "ce qu'il veut de sa société civile", peu importe les protestations.

Depuis sa fondation, Memorial documente inlassablement les crimes de l'URSS, récoltant des milliers d'archives, d'objets et de témoignages pour ses expositions.

En parallèle, l'ONG lutte pour la protection des droits humains dans le pays. Elle s'est illustrée tout particulièrement en enquêtant sur les exactions commises par les forces russes et tchétchènes pro-russes lors des guerres de Tchétchénie des années 1990 et 2000. 

L'organisation visait notamment le puissant dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov et ses hommes, accusés d'exécutions extrajudiciaires, de tortures et d'enlèvements.

En 2009, sa représentante dans cette république caucasienne, Natalia Estemirova, avait été kidnappée et assassinée dans l'impunité.

Plus récemment, à l'automne 2020, l'un de ses historiens, Iouri Dmitriev, a été condamné à 13 ans de prison dans une affaire de "violences sexuelles" dénoncée comme un coup monté destiné à le punir pour ses recherches sur les répressions staliniennes.

- Mourir aujourd'hui, mourir demain -

Malgré la répression croissante et une certaine apathie de la société russe, "il faut combattre, notre seule arme, c'est la transparence" et "la conviction que la vérité est de notre côté", dit Irina Chtcherbakova.

Elle se console en notant que grâce aux avancées technologiques du XXIe siècle, des milliers de ressources sur la mémoire du Goulag sont désormais accessibles en ligne et donc "impossible" à détruire.

L'historienne craint en revanche la diffusion accélérée dans l'opinion publique, sous l'influence du Kremlin, de "mythes patriotiques fallacieux" exaltant la puissance de l'URSS et passant sous silence la terreur soviétique et ses millions de victimes.

"C'est l'héritage terrible de la dictature stalinienne et du Goulag: l'atomisation de la société, l'individualisme et le cynisme", dit-elle. 

Et elle cite Alexandre Soljenitsyne, auteur victime de la répression soviétique, pour illustrer le fatalisme des Russes face à l'arbitraire: "toi, meurs aujourd'hui, moi ce sera pour demain."

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