La crise afghane, catalyseur de l'émergence d'un Qatar influent

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Photo prise le 14 août 2021 montrant un avion qatari à l'aéroport de Kaboul, en Afghanistan
Photo prise le 14 août 2021 montrant un avion qatari à l'aéroport de Kaboul, en Afghanistan
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© AFP, Wakil KOHSAR

publié le dimanche 05 septembre 2021 à 09h48

Les ministres s'y succèdent à un rythme effréné, certains y déplacent leur ambassade afghane, tous louent ses efforts pour rouvrir l'aéroport de Kaboul: le Qatar est devenu un acteur incontournable de la crise en Afghanistan, dans un rôle de médiateur neutre et influent.

Les Qataris ont commencé à discuter avec les talibans dès 2013, à la demande du président américain d'alors, Barack Obama. Ils ont ensuite accueilli les négociations conclues en 2020 entre les Etats-Unis de Donald Trump et les talibans, puis entre ces derniers et l'opposition afghane du président désormais déchu, Ashraf Ghani.

Paradoxalement, c'est donc via leurs liens avec les islamistes ultra radicaux, revenus au pouvoir pour installer la charia en Afghanistan, qu'ils se sont hissés de façon spectaculaire sur le devant de la scène internationale.  

"Les Qataris ont acquis une réputation d'intermédiaires honnêtes, qui veulent aider des parties en guerre à trouver un moyen pour y mettre fin", estime ainsi Colin Clarke, chercheur au Soufan Center, un think tank basé à New-York. 

"Ce qu'ils en ont conservé est une reconnaissance croissante du fait que Doha est l'endroit où l'on peut aboutir à un accord. (Doha) est devenue le Genève du Moyen-Orient, un lieu où les belligérants peuvent se retrouver en terrain neutre."

L'émirat aura vu défiler en 8 jours les chefs de la diplomatie allemand, néerlandais, britannique, italien et américain et même le ministre de l'Intérieur saoudien. Du pain béni pour son ministre des Affaires étrangères, Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani.

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken, attendu lundi, a déjà indiqué qu'il exprimerait sa "profonde gratitude" au Qatar pour son rôle dans l'évacuation hors d'Afghanistan d'étrangers et d'Afghans susceptibles de subir des représailles des talibans.

Le chef de la diplomatie britannique Dominic Raab a lui aussi évoqué les évacuations spectaculaires de l'aéroport, qualifiées de "plus grosse opération de notre temps, dans laquelle la coopération avec nos amis qataris n'a pas joué un petit rôle".

Doha, où Londres avait déjà annoncé le déménagement de son ambassade afghane comme les Etats-Unis et les Pays-Bas, a même hérité du statut "d'influente clé de voûte" de la diplomatie régionale, estime M. Raab, qui félicite son "ami Cheikh Al-Thani".

- Indispensable -

Le Qatar a, de fait, su se rendre indispensable. L'ambassadeur qatari en Afghanistan, Saïd ben Moubarak al-Khayarin, a personnellement escorté à l'aéroport des citoyens américains et de jeunes Afghanes hébergées dans un pensionnat. Un geste fort pour ces jeunes filles dont l'éducation risque d'être menacée par les talibans.

Ce retour en grâce du Qatar est d'autant plus notable que, jusqu'en janvier dernier, le richissime émirat, connu surtout pour ses réserves en gaz et ses ambitions illimitées dans le monde du sport-business, était brouillé avec ses voisins.

L'Arabie saoudite et trois pays alliés --les Emirats arabes unis, Bahreïn et l'Egypte-- avaient rompu en juin 2017 leurs relations diplomatiques avec Doha, l'accusant de soutenir des groupes islamistes, de trop s'entendre avec leurs adversaires iranien et turc ou encore de semer le trouble dans la région. Les Qataris, qui ont toujours démenti, se disaient victimes d'un "blocus" et d'atteinte à leur souveraineté.

Désormais, l'émirat est au centre de toutes conversations. Mais son rôle n'est pour autant ni limpide, ni à l'abri des critiques. 

- La "limite du jeu qatari" -

Le site français Intelligence Online affirme ainsi que les hauts responsables des services qataris, qui se sont succédé en Afghanistan, "auraient été convaincus de la volonté des insurgés pachtounes de partager le pouvoir" avec l'ancien régime.

Surtout, poursuit ce média spécialisé bien informé, "Doha a pu constater avec surprise, depuis le 15 août, l'inadéquation totale entre les promesses des représentants politiques (talibans) en exil et les réalités du terrain."  

Plusieurs analystes s'interrogent aussi sur la longévité de la médiation qatarie. 

David Roberts, professeur au King's College de Londres, se demande si les interlocuteurs talibans à Doha "seront capables de conserver une place importante au sein de l'appareil" à Kaboul. "Là sera la limite du jeu qatari", assure-t-il. 

Pour autant, ajoute-t-il à l'AFP, "j'imagine que les lignes téléphoniques ont chauffé à blanc ces derniers jours. (Les Américains) savent que les Qataris ont derrière eux des années de contact qui sont exploitables (...). Le Qatar joue cet important et utile rôle-niche" au service des Etats-Unis. 

D'autres sont plus méfiants encore, comme Michael Rubin, du think tank conservateur American Entreprise Institute (AEI), qui regrette que Doha ait fourni aux talibans une légitimité internationale et "autorisé leur accès au système financier mondial". Selon lui, "le Qatar est à la fois un toxicomane en manque d'attention et un pays en recherche de pertinence".

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