L'Irak marqué à jamais par la révolte, dit la plus haute autorité chiite du pays

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Un manifestant irakien renvoie une greande lacrymogène tirée par les forces de sécurité sur la place Khallani à Bagdad, le 15 novembre 2019
Un manifestant irakien renvoie une greande lacrymogène tirée par les forces de sécurité sur la place Khallani à Bagdad, le 15 novembre 2019
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© AFP, AHMAD AL-RUBAYE

, publié le vendredi 15 novembre 2019 à 22h59

L'Irak sera à jamais marqué par les semaines de manifestations réclamant des réformes et le départ de la classe politique, a estimé vendredi la plus haute autorité chiite de ce pays, dans une nouvelle marque de soutien à cette contestation inédite.

Les rassemblements ont pris de l'ampleur après ces déclarations dans des villes du sud et à Bagdad où trois manifestants ont été tués par des tirs à balles réelles et de grenades lacrymogènes, selon des sources médicales, et au moins une personne a été tuée par un engin explosif, selon les forces de sécurité.

Le grand ayatollah Ali Sistani a déclaré que les autorités devraient agir rapidement pour répondre aux revendications des manifestants qui dénoncent leurs difficiles conditions de vie dans un pays riche en pétrole et exigent la fin de la corruption ainsi que la refonte du système politique.

"Si ceux qui sont au pouvoir pensent qu'ils peuvent se soustraire à de vraies réformes en gagnant du temps et en procrastinant, ils délirent", a dit son représentant, Ahmad al-Safi, dans un prêche prononcé au nom du dignitaire religieux dans la ville sainte chiite de Kerbala (sud).

- "Il est avec nous!" -

"Ils doivent savoir que (l'Irak) ne sera plus le même après ces manifestations", a-t-il ajouté.

Ce mouvement de révolte, qui a débuté le 1er octobre, a été émaillé de violences qui ont coûté la vie à plus de 330 personnes, en majorité des manifestants.

Très influent, Ali Sistani, 89 ans, a d'abord prudemment soutenu les contestataires, assurant que leurs demandes étaient "légitimes", mais il s'est engagé plus avant ces derniers jours.

Vendredi, il a estimé que les manifestations étaient "une façon honorable" de parvenir à un changement. Et que "rien de notable n'a été accompli pour l'instant" concernant les revendications des manifestants.

Cette semaine, l'ayatollah Sistani avait rencontré la cheffe de la mission d'assistance de l'ONU en Irak (Unami), Jeanine Hennis-Plasschaert, et approuvé selon elle sa feuille de route pour une sortie de crise, avec des réformes électorales dans l'immédiat et des aménagements de la Constitution.

Alors que le Parlement ne s'est pas encore prononcé sur une nouvelle loi électorale, l'ayatollah Sistani l'a appelé à "travailler rapidement" pour l'approuver. "Seul le peuple peut octroyer au gouvernement sa légitimité... Voter une loi qui n'offre pas au peuple cette possibilité ne serait ni acceptable ni utile."

Dans les villes de Kout, Hillah, Nassiriya, Najaf et Diwaniyah, la foule des manifestants a grossi après le prêche de l'ayatollah Sistani, qui n'apparaît presque jamais en public.

Dans la ville pétrolière de Bassora, des manifestants ont bloqué l'accès du port d'Oum Qasr, vital pour les importations principalement de nourriture et de médicaments. Les forces de sécurité y avaient dispersé un sit-in la semaine dernière, mais une vingtaine d'hommes ont à nouveau bloqué la route. 

Ceux qui campent sur la place Tahrir à Bagdad, l'épicentre de la contestation, se disent déterminés à y rester : "Personne ne se replie ! Même (Sistani) est avec nous !", a crié un manifestant.

Vendredi soir, l'explosion d'un engin placé sous un véhicule à proximité de cette place a fait au moins un mort et plus de dix blessés, ont annoncé dans un communiqué les forces de sécurité.

Et deux manifestants ont été tués dans l'après-midi par des tirs à balles réelles sur la place voisine de Khallani. Un troisième a été tué par des tirs de grenades lacrymogènes, dix fois plus lourdes que celles utilisées ailleurs dans le monde, d'après des sources médicales.

Il s'agit du premier mouvement de contestation spontané en Irak, où la classe politique est quasi inchangée depuis la fin de la dictature de Saddam Hussein en 2003 consécutive à l'invasion américaine.

- "Audacieuses" -

Cette semaine, l'ONU a oeuvré pour trouver une solution alors que, jusqu'à présent, le grand parrain iranien avait semblé présider aux décisions de son voisin.

Un temps sur la sellette, le Premier ministre Adel Abdel Mahdi est aujourd'hui soutenu par l'ensemble des partis au pouvoir. Et un accord a été conclu entre dirigeants irakiens pour en finir avec la contestation, quitte à recourir à la violence, sous l'égide du puissant général iranien Qassem Soleimani.

L'ayatollah Sistani a démenti être partie prenante à cet accord.

Selon une source proche de l'autorité chiite, Téhéran a essayé d'envoyer des lettres à l'ayatollah Sistani pour lui demander de soutenir le gouvernement et d'appeler les Irakiens à quitter les rues. Sistani "a refusé de répondre à ces lettres ou même de les recevoir", mais il a rencontré le général Soleimani.

Et ce dernier "a entendu des mots durs (...) au sujet du rôle de l'Iran", selon cette source.

D'habitude, le dignitaire religieux est beaucoup moins impliqué dans la politique, explique Harith Hasan, chercheur au centre Carnegie. "C'est pour cela que ces dernières déclarations montrent combien il prend au sérieux la situation."

"En se rangeant plus clairement du côté des manifestants, Sistani a pris l'une de ses décisions les plus audacieuses, qui pourrait être déterminante pour l'équilibre du pouvoir au sein de la communauté chiite et de (la direction) politique pour des années à venir."

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