L'évangile selon Tenpenny: la médecin endettée qui vend des intox sauce Covid

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Un panneau indiquant une conférence de Sherri Tenpenny, le 5 août 2021 à Huntington Beach, en Californie
Un panneau indiquant une conférence de Sherri Tenpenny, le 5 août 2021 à Huntington Beach, en Californie
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© AFP, Robyn Beck

publié le mercredi 01 septembre 2021 à 10h01

Selon Sherri Tenpenny, Dieu est du côté de ceux qui rejettent le vaccin contre le Covid-19. Pour ses détracteurs, la véritable vocation de cette ostéopathe de l'Etat américain de l'Ohio est de se remplir les poches.

Des abonnements annuels pour ses podcasts à 240 dollars aux séminaires en ligne qui incitent les gens à ne pas se faire vacciner, en passant par des suppléments nutritionnels et des conférences, Mme Tenpenny gère une entreprise tentaculaire basée sur le militantisme anti-vaccin, le rejet des masques et des tests, et la négation de l'existence du virus du Covid-19.

Une enquête de l'AFP a découvert que cette veuve de 63 ans a fait du scepticisme de la pandémie un commerce en même temps qu'elle devait aux autorités fiscales américaines au moins un demi million de dollars.

Début 2021, Mme Tenpenny a été sacrée l'une des pires sources de désinformation au sujet des vaccins contre le Covid-19 par le centre contre la haine en ligne (Center for Countering Digital Hate), une association à but non lucratif, et figure sur leur liste des "Douze de la Désinformation" (the Disinformation Dozen), soit les vecteurs de désinformation ayant le plus d'influence en ligne.

Mais lors d'une interview avec l'AFP, Mme Tenpenny a défendu ses théories, tout en insistant qu'elle ne colportait pas de désinformation et se contentait de "gagner sa vie".

Son négoce est une alchimie nourrie par les réseaux sociaux et une méfiance envers les responsables de la santé publique, deux facteurs attribués à 25% des refus du vaccin chez les adultes américains.

Alors que l'administration du président américain Joe Biden implore les indécis de se faire vacciner, Mme Tenpenny dénonce le Covid-19 comme une crise montée de toutes pièces afin d'étendre les pouvoirs du gouvernement.

Lors d'une allocution aux élus de l'Ohio en juin, l'ostéopathe a fait allusion à des photos en ligne censées montrer des gens "magnétisés" après avoir reçu le vaccin contre le Covid.

"Ils mettent une clé sur leur front, et ça colle. Ils peuvent mettre des cuillères et des fourchettes partout sur leurs corps, et elles y adhèrent", a-t-elle affirmé lors de remarques vite démenties, mais qui ont malgré tout atteint une audience nationale.

YouTube a retiré cette séquence de Mme Tenpenny en arguant qu'elle était en infraction à son règlement sur les informations susceptibles de mettre en danger la population. Nombre d'autres plateformes ont supprimé ou suspendu ses comptes, mais la majorité de sa prolifique production demeure accessible.

- "Dans les fils de la toile" -

Rachelle Eaton a elle aussi regardé la présentation de Mme Tenpenny aux élus de l'Ohio, entre deux bouffées d'oxygène qu'elle doit prendre par intermittence, son cœur et ses poumons étant endommagés, incapable de se souvenir de choses simples après être tombée malade du Covid-19. 

"Cette docteure a attiré beaucoup de gens dans les fils de sa toile de désinformation", explique cette femme de 52 ans qui habite à une demi-heure de voiture de Mme Tenpenny, vers Cleveland.

Huit mois après son diagnostic, Rachelle Eaton lutte toujours contre ce qu'on appelle le Covid long, et a dû démissionner de son travail de comptable.

"Personne ne veut une vie comme ça", se désole-t-elle, disant être tombée malade malgré avoir "tout bien fait": porter un masque et ne sortir que pour travailler.

Après avoir vu des proches succomber à la "folie" des idées du médecin du coin, Mme Eaton dit s'être distancée de ses voisins et collègues qui ne croyaient ni au virus, ni aux vaccins.

"Ce qui la rend si dangereuse c'est que je pense que son public sont ces jeunes mères qui veulent simplement le meilleur pour leurs enfants", dit Mme Eaton au sujet de Mme Tenpenny.

Pour défendre sa théorie selon laquelle les vaccins contre le Covid-19 tuent, l'ostéopathe cite les données du Système de Signalement des Réactions Indésirables (VAERS), une base de données fédérale.


Mais VAERS n'est qu'une plate-forme de signalements d'effets secondaires liés aux vaccins, soumis par le grand public mais pas avérés, et ne prouve aucune causalité. L'AFP a vérifié et démenti de nombreuses fausses affirmations basées sur les soumissions de cette base de données ouverte.

Après avoir vu l'allocution de Mme Tenpenny, Mme Eaton ne comprend pas pourquoi l'ordre des médecins n'a pas révoqué sa licence à ce moment-là. 

La Fédération des Ordres des Médecins des Etats, un groupe qui représente les régulateurs médicaux, a annoncé en juillet que les médecins qui partagent de fausses informations sur les vaccins contre le Covid-19 risquent de mesures disciplinaires allant jusqu'à la suspension et la révocation de leurs licences médicales. Aucune sanction n'a été prononcée à l'encontre de Mme Tenpenny jusqu'à présent.

- Camp d'entraînement -

Bien que n'ayant jamais été formée en épidémiologie, le statut de médecin de Mme Tenpenny --diplômée en 1984, a confirmé le Collège de Médecine Ostéopathique de Kirksville-- confère à ses publications en ligne une crédibilité pour ceux qui les suivent, malgré leur improbabilité médicale.

Forte de cette crédibilité, Mme Tenpenny proposait un "camp d'entraînement" sur les vaccins pour plusieurs centaines de dollars à l'automne 2020 et début 2021. Plus récemment, elle a fait la promotion d'une conférence, la "Croisade pour la liberté", en Californie, l'entrée à 57 dollars.

Ses produits sont commercialisés par le biais de deux entreprises, Choonadi, LLC et Requeza, LLC. Des documents montrent qu'elles ont été inscrites au registre des entreprises de l'Ohio en 2015 et 2018 respectivement, mais leurs revenus ne sont pas publics.

Mme Tenpenny, qui a passé des années à se battre en justice contre le fisc américain (IRS), n'a pas souhaité se prononcer sur une éventuelle connexion entre ses activités commerciales et ses dettes fiscales.

- Bataille fiscale -

Les registres publics montrent que l'adresse de Mme Tenpenny depuis deux décennies, un pavillon de banlieue résidentielle proche de l'aéroport international de Cleveland, est celle inscrite sur des droits de gage émis par le fisc à plusieurs reprises.

Une des dettes dépasse un million et demi de dollars, mais les documents du fisc les plus récents affichent des estimations à payer de plus de 500.000 dollars.

"Le montant que le fisc me disait lui devoir au début a explosé avec les intérêts et les pénalités, jusqu'à atteindre le montant présent, qui paraît exorbitant", a expliqué Mme Tenpenny dans un courriel à l'AFP. 

Selon des données publiques, le Tenpenny Integrative Medical Center, sa clinique, génère un chiffre d'affaires estimé à 4,04 millions de dollars par an.

En plus de la liste des "Douze de la Désinformation" du Centre contre la haine en ligne, Mme Tenpenny figure aussi sur celle des Profiteurs de la pandémie (Pandemic Profiteers).

Face aux accusations de s'enrichir sur le dos de la pandémie, Mme Tenpenny a répondu: "Nous ne nous excusons pas de gagner notre vie."

- Message chrétien -

Célèbre au sein du mouvement anti-vaccin depuis plus de 20 ans, Mme Tenpenny a publié le livre "Dire non aux vaccins", qui avance la théorie démentie que les vaccins provoquent l'autisme.

Elle étaye ses arguments dans une rhétorique d'inspiration chrétienne, à l'instar de nombreux conservateurs américains opposés aux mesures sanitaires, comme le montre une vidéo de juin 2021 intitulée "Les aspirations sataniques derrière la plandémie du Covid".

Dans la vidéo de 30 minutes, elle connecte "les chefs d'Etats, les autorités, les pouvoirs cosmiques des ténèbres qui nous entourent et les forces spirituelles diaboliques du royaume des cieux", à la maladie qui a tué plus de 630.000 personnes aux Etats-Unis, et 4,5 millions dans le monde.

Ceux qui ont succombé après avoir été vaccinés "doivent aller vers le Seigneur avec un cœur lourd et les plus grands regrets qu'ils puissent trouver. Ils doivent se repentir du péché de la peur", a-t-elle prêché sur scène en juillet lors de l'événement "Réveiller l'Amérique."

Ses idées ont conquis un énorme public, et le centre contre la haine en ligne rapporte que Mme Tenpenny et les autres militants anti-vaccins rassemblent 59 millions de followers sur différents réseaux sociaux.

Selon l'étude, les "Douzes de la Désinformation" étaient à l'origine de 65% de la désinformation anti-vaccin qui circulait sur Facebook et Twitter entre février et mars 2021. 

Quand on lui demande si ses conseils pourraient être dangereux pour les gens, Mme Tenpenny balaie: "Vous sentirez-vous responsables quand des millions de gens mourront à cause de ce vaccin ?" 

- Toujours plus de visibilité -

Pamela Glasner, une cinéaste et auteure du Connecticut, a porté plainte auprès de Facebook après avoir vu des reportages sur les fausses affirmations de Mme Tenpenny sur le magnétisme et entendu d'autres personnes les répéter.

"C'est irresponsable et c'est nocif," estime-t-elle.

Pour Imran Ahmed, le directeur général du centre contre la haine en ligne Mme "Tenpenny colporte un mélange létal de désinformation et de complots frappadingues".

Lors de son allocution aux élus, Mme Tenpenny a par exemple mentionné la théorie du complot maintes fois démentie selon laquelle les vaccins contre le Covid-19 sont un moyen de connecter les citoyens à la 5G. Ces affirmations ont attiré l'attention des géants du web, avec des conséquences pour Mme Tenpenny.

Son compte Twitter a été définitivement suspendu le 1er juillet pour avoir enfreint le règlement de la plateforme sur la désinformation.

Facebook dit avoir supprimé trois douzaines de pages, groupes, et comptes liés à des membres des "Douze de la Désinformation".

Plus précisément, le réseau social dit avoir "agi contre de nombreuses pages associées au Docteur Tenpenny" sur Facebook et Instagram, et supprimé un compte associé à l'une de ses autres entreprises, Vaxxter.

Malgré cela, le message de Mme Tenpenny continue de se propager à travers d'autres sources en ligne, dont le site Vaxxter.com ou elle sollicite des dons à partir de 25 dollars, deux comptes Instagram et un compte Facebook personnel.

Elle est particulièrement active sur Telegram, une application de messagerie sécurisée, où elle compte plus de 120.000 abonnés. Des milliers d'autres la suivent sur Gab, un nouveau forum américain qui prône la liberté d'expression.

Mme Tenpenny s'est également essayée en politique, lorsqu'elle a pris la parole à l'événement "Réveiller l'Amérique" aux côtés de Mike Lindell, le directeur général de la compagnie My Pillow, connu pour ses prises de positions en faveur des affirmations fausses de l'ancien président Donald Trump sur la fraude aux élections de 2020. Les produits de M Lindell sont en vente sur le site personnel de Mme Tenpenny.

Les ventes sont au cœur de ses activités.

Le numéro de la clinique de Mme Tenpenny à Cleveland prie les clients de taper trois pour commander des suppléments nutritifs, et propose également entre autres des "consultations vaccins payantes".

"Si vous appelez au sujet de l'ivermectine ou de l'hydroxychloroquine, tapez quatre", entonne ensuite le message, en référence à des traitements non prouvés contre le Covid-19.

Pour certains, comme Rachelle Eaton, un tel commerce est incompatible avec des soins de santé légitimes.

"C'est une escroc en blouse blanche, résume-t-elle au sujet de Mme Tenpenny. "Et ceux-là sont les plus dangereux." 

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