"Je n'avais plus de jambe": en Afghanistan, les mines font toujours plus de victimes

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Un technicien orthopédique fabrique une prothèse dans un atelier médical de la Croix-Rouge internationale, le 27 mars 2019 à Kaboul
Un technicien orthopédique fabrique une prothèse dans un atelier médical de la Croix-Rouge internationale, le 27 mars 2019 à Kaboul
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© AFP, WAKIL KOHSAR

AFP, publié le mardi 02 avril 2019 à 12h30

"J'ai essayé de toucher ma jambe. Mais je n'avais plus de jambe", raconte Imran Gul après avoir sauté sur une mine en Afghanistan, où le nombre de victimes de ces explosifs n'a cessé d'augmenter ces dernières années.

Bras tendus sur des barres parallèles de la salle de rééducation de l'hôpital orthopédique de Kaboul, cet agriculteur de 25 ans, amputé des deux membres inférieurs mais également de deux doigts, peine à avancer sur ses nouvelles prothèses.

Il y a quelques mois, il conduisait un tracteur sur une nouvelle parcelle à cultiver, dans la province de Ghazni (est), quand une mine a explosé à son passage.

"J'étais couvert de sang, je ne voyais rien et pensais avoir aussi perdu mes yeux", se souvient-il alors que claudiquent autour de lui de nombreux amputés apprenant à apprivoiser leurs nouveaux membres artificiels.

Le nombre de victimes de mines et de munitions non explosées -mortiers, grenades ou roquettes- "a bondi d'année en année" depuis 2012, indique le chef du Service onusien d'action anti-mines (UNMAS) en Afghanistan, Patrick Fruchet.

La situation a particulièrement empiré après 2014 et l'intensification des combats entre forces de sécurité afghanes et groupes insurgés, qui disséminent de nombreuses mines artisanales.

"On est passé de 36 victimes par mois en 2012 à plus de 150 en 2017", note-t-il.

Alors que sera célébrée jeudi la Journée internationale de lutte contre les mines, l'éradication de ces armes de guerre sera "difficile" à atteindre en 2023 en Afghanistan, comme c'était intialement prévu, du fait de "nouvelles contaminations", observe Wakil Jamshidi, le directeur adjoint de l'UNMAS.

Selon l'Observatoire des mines, l'Afghanistan est le pays où le plus grand nombre victimes à été dénombré en 2017, devant la Syrie.

- "Aucune connaissance des dangers" -

Imran Gul estime que la mine déclenchée par son tracteur "était là depuis longtemps" car dans la zone montagneuse où l'explosion est survenue, "il n'y a pas eu de combats avec les talibans".

"Il reste encore beaucoup de mines et de munitions non explosées datant de la guerre contre l'armée soviétique" dans les années 80, observe Abdul Hakim Noorzai, responsable de l'ONG Danish demining group, active dans les zones sous contrôle gouvernemental.

Pour tenter de prévenir de nouveaux drames, des sessions d'information sont organisées pour mettre en garde les civils, surtout les enfants.

"Les réfugiés qui reviennent en Afghanistan n'ont aucune connaissance des dangers des mines et des munitions non explosées, à quoi cela ressemble, leur couleur, comment elles sont déclenchées", explique Hashmatullah Yadgari, formateur du Danish refugee council, une autre ONG.

Sous une tente à l'intérieur d'un camp de réfugiés aux abords de Kaboul, une famille découvre les différents types d'engins explosifs auxquels elle sera certainement confrontée.

"Nous n'en avions jamais vu", reconnaît Sakina Habibi, mère de trois enfants qui vient de regagner l'Afghanistan après 30 années d'exil au Pakistan et en Iran. Elle se dit "rassurée" que ses enfants aient appris à "ne pas les toucher".

- "Sauver des vies" -

Sur les 12.000 nouveaux patients reçus annuellement dans les sept hôpitaux orthopédiques financés par la Croix-Rouge, "1.500 à 2.000 sont des victimes de guerre à 80% blessés par des mines", détaille le directeur du centre Aliabad de Kaboul, Najmudin Helal.

Les autres patients sont "des enfants nés avec des malformations" car "il n'y a pas d'autres endroits pour les accueillir", précise-t-il.

Outre "la rééducation physique notre mission est l'intégration sociale des personnes handicapées afin qu'elles trouvent leur place dans la société", souligne le directeur.

Ainsi, la quasi totalité des 300 employés de l'hôpital de Kaboul sont eux-mêmes handicapés. "Ils apprennent plus facilement aux nouveaux venus et ils leur montrent surtout que la vie continue", dit-il, lui-même porteur d'une prothèse.

Dans la salle de rééducation, où des dizaines de prothèses sont alignées, Abdul, 27 ans, un soldat afghan qui pour des raisons de sécurité ne partage que son prénom, écarte ses bras, souriant : pour la première fois depuis la pose de ses deux prothèses il se tient droit, sans soutien.

Démineur, il raconte avoir désactivé six mines cachées dans une maison reprise aux talibans il y a plusieurs mois. 

"J'ai désactivé cinq mines à pression. La sixième était à déclenchement lumineux et quand j'ai approché ma lampe, +boum+", raconte ce père de deux enfants.

"Je n'ai fait que mon travail, j'ai évité que des gens ne soient tués par ces mines. Même si je n'ai plus mes jambes, j'ai la chance d'être encore en vie", poursuit-il, résilient.

Loin de s'apitoyer sur son sort, Abdul s'est fixé un objectif: "déminer encore pour sauver des vies". Debout, il mime sa future pose : un détecteur dans une main, une canne dans l'autre.

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