Irak: quand la jeunesse chiite se réapproprie l'Achoura pour en faire un exutoire

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Des millions de pèlerins chiites rassemblés à Kerbala, en Irak, pour commémorer l'Achoura, le 19 août 2021
Des millions de pèlerins chiites rassemblés à Kerbala, en Irak, pour commémorer l'Achoura, le 19 août 2021
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© AFP, Mohammed SAWAF

publié le vendredi 20 août 2021 à 15h07

"Frustrés" par le manque de perspectives et la corruption, de jeunes chiites irakiens se réapproprient la figure de l'imam Hussein, martyr du VIIe siècle, à l'occasion des commémorations de l'Achoura pour faire passer leur message à la classe dirigeante.

Malgré la pandémie, six millions de pèlerins chiites ont convergé jeudi vers Kerbala, dans le centre de l'Irak, pour pleurer le martyre de l'imam Hussein, massacré par les troupes du calife omeyyade Yazid aux environs de cette ville en 680. Comme chaque année, beaucoup de jeunes étaient présents, prêts à embrasser les rites ancestraux tout en les transformant en exutoire.

"La majorité des jeunes irakiens sont fatigués, frustrés", souffle Karrar, 31 ans, bénévole pendant les célébrations. "Ils font de longues études pour se retrouver ensuite sans travail. La religion n'est peut-être pas leur priorité, mais la spiritualité que dégage l'Achoura diffère".

Pendant la procession qui mène jusqu'au mausolée de l'imam, les pèlerins portent le noir du deuil, se frappent la poitrine, scandent des prières et des poèmes à la gloire de Hussein, qu'ils voient comme l'incarnation d'un homme se dressant contre l'injustice. La lutte contre le tyran et la martyrologie sont le socle de la tradition chiite.

Les jeunes pèlerins ne manquent pas de faire le parallèle avec le soulèvement populaire d'octobre 2019 qui a secoué l'Irak contre la corruption et le pouvoir en général. Officiellement, près de 600 personnes ont été tuées et 30.000 blessées dans ces manifestations.

Ali, 24 ans, fait partie de ceux qui ont manifesté contre le gouvernement et la gabegie qui gangrène l'Irak, l'un des pays les plus corrompus au monde. Dans un pays où deux jeunes sur cinq sont au chômage, Ali voit grand: après ses études en télécommunications il souhaite travailler aux Etats-Unis pour Apple. 

"Pas très religieux", Ali juge pourtant "très important d'aider bénévolement pendant le mois (musulman, ndlr) de Mouharram, en l'honneur de l'imam Hussein et de toutes les valeurs qu'il incarne".

-"Ô mon peuple"-

Amir Mohammed, 26 ans, est lui "radoud", celui qui chante les louanges de l'imam Hussein. Il plonge par ses paroles les pèlerins dans un état de chagrin profond. La tradition veut qu'on récite "des paroles révolutionnaires qui parlent de la souffrance du peuple", raconte-t-il.

"A travers ces slogans révolutionnaires inspirés de Hussein, nous interpellons le monde entier au sujet de la souffrance, de la corruption, des guerres et des enlèvements", précise Amir, dans une allusion claire aux kidnappings dont sont victimes certains militants antipouvoir depuis le soulèvement de 2019. 

L'un de ceux qui récitent ces "paroles révolutionnaires" est Kazim al-Wazani, le maître d'Amir Mohammed. A 63 ans, M. Wazani se souvient de l'époque de Saddam Hussein et du règne du parti Baas où la récitation publique de poèmes pour l'Achoura était tout simplement interdite. 

Depuis la chute du dictateur en 2003, "nous avons gagné en liberté, mais ceux qui dirigent passent leur temps à voler et sont indifférents à la souffrance du peuple", tranche-t-il.

Parmi les poèmes que scande Kazim al-Wazai, celui-ci s'en prend directement à la classe politique irakienne: "Ô mon peuple, ne fait pas confiance à l'homme politique/ Tout ce qui l'obsède c'est le pouvoir". Au diapason d'une frange importante de la population irakienne qui réclame le départ de la classe politique, la fin de la corruption, des emplois et des services de base.

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