Irak: Moustafa al-Kazimi, un chef espion qui a le bras long

Irak: Moustafa al-Kazimi, un chef espion qui a le bras long
Photo distribuée par les services de la présidence irakien montrant le chef de l'Etat Barham Saleh (G) et le nouveau Premier ministre désigné, Moustafa al-Kazimi (D), le 9 avril 2020 à Bagdad

, publié le jeudi 09 avril 2020 à 14h34

Moustafa al-Kazimi, actuel chef du renseignement irakien et désormais troisième homme chargé cette année de former un gouvernement, est un habile négociateur qui devra user de ses réseaux aussi bien à Washington qu'à Téhéran pour sauver l'Irak du cataclysme économique et politique.

Né à Bagdad en 1967, cet homme au teint hâlé et à la chevelure poivre et sel parsemée s'est illustré à la tête du renseignement qu'il a rejoint en 2016 en pleine guerre contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Là, à ce poste stratégique depuis lequel il a soigneusement évité les projecteurs, il a tissé de nombreux liens avec les dizaines de nations et de services opérant au sein de la coalition anti-EI.

Formé en droit à l'université irakienne, M. Kazimi a d'abord été journaliste, militant anti-Saddam Hussein depuis l'Europe où il s'est exilé pour fuir le régime du dictateur.

A sa chute en 2003, il rentre au pays pour fonder l'immense complexe des médias d'Etat, tout en militant à la Iraqi Memory Foundation pour que ne soient pas oubliées les crimes du régime baasiste.

En 2016, c'est à la surprise générale que le Premier ministre d'alors, Haider al-Abadi, nomme cet éditorialiste et avocat des droits humains pour diriger les services de renseignement.

Outre la lutte antiterroriste et contre les trafics en tous genres, l'homme développe ses talents de négociateur et de médiateur.

- "Un pragmatique" -

"C'est un pragmatique qui entretient des liens avec tous les acteurs majeurs de la scène irakienne et les Américains --et il a récemment réchauffé ses relations avec l'Iran", affirme à l'AFP un politicien proche de M. Kazimi.

L'homme sait ménager les interlocuteurs ennemis: de retour en grâce à Téhéran, il n'en oublie pas moins ses amitiés anciennes. Lors d'une rarissime visite à Ryad --grand rival régional de l'Iran-- de responsables irakiens peu après sa nomination, il a été vu étreignant longuement le prince héritier Mohammed Ben Salmane, un ami personnel.

Fort de relations solides tant à l'Est qu'à l'Ouest, cet homme de l'ombre dont le nom n'avait cessé d'être évoqué au gré des remaniements a désormais un boulevard.

Déjà pressenti en 2018 après les législatives ayant porté au pouvoir le démissionnaire Adel Abdel Mahdi, M. Kazimi a longtemps hésité, assure un conseiller politique proche.

"Il ne voulait pas accepter tant qu'il n'était pas certain d'être confirmé", assure cette source à l'AFP. Une garantie aujourd'hui plus pressante que jamais après que deux autres Premiers ministres désignés --Mohammed Allawi puis Adnane Zorfi-- ont jeté l'éponge avant même de présenter leur cabinet au Parlement.

Alors, lentement mais sûrement, l'homme s'est lancé dans une grande tournée pour assurer ses soutiens, au-delà des frontières géographiques et politiques.

Accusé nommément par les factions pro-Iran les plus radicales d'Irak d'avoir personnellement été complice de l'assassinat du général iranien Qassem Soleimani par les Etats-Unis début janvier à Bagdad, il a dû rétablir son image auprès de Téhéran.

- "Négociateur hors pair" et "rusé" -

Grâce à l'entregent de l'influent --mais également discret-- chef de cabinet de M. Abdel Mahdi, Mohammed al-Hachémi, M. Kazimi est parvenu à former "un consensus inédit parmi les chiites" autour de sa personne, d'après le même conseiller.

Après avoir obtenu les soutiens de la classe politique irakienne, vieillissante et réticente à passer la main, M. Kazimi devra tenter de retisser des liens avec une population en colère et qui, durant des mois, a manifesté contre des dirigeants "corrompus" et "incompétents".

Il devra aussi tenter de négocier une assistance respiratoire pour un pays au bord de l'asphyxie économique --avec un baril de brut qui a perdu la moitié de sa valeur et des exemptions américaines des sanctions contre l'Iran de plus en plus courtes.

"C'est un négociateur hors pair et un joueur rusé", affirme Toby Dodge, qui dirige les études sur le Moyen-Orient à la London School for Economics.

Il a désormais 30 jours pour sortir le pays de la panade, prévient le spécialiste. Et pas vraiment le droit à l'erreur.

"Un échec de Kazimi aurait des conséquences internationales et domestiques, politiques et économiques bien plus importantes que celui de ses deux prédécesseurs, des personnages moins importants que lui".

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