Sans leaders et sans illusions, les jeunes sur la ligne de front à Hong Kong

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Fleurs et prières devant le lieu où est mort un opposant au projet de loi controversé autorisant les extraditions vers la Chine, à Hong Kong le 16 juin 2019
Fleurs et prières devant le lieu où est mort un opposant au projet de loi controversé autorisant les extraditions vers la Chine, à Hong Kong le 16 juin 2019
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© AFP, Anthony WALLACE

AFP, publié le dimanche 16 juin 2019 à 09h25

Des jeunes Hongkongais montés à l'assaut de la police anti-émeutes cette semaine expliquent pourquoi ils ont choisi la stratégie de la confrontation après des années de manifestations aussi vaines que pacifiques contre l'érosion des libertés de l'ancienne colonie britannique.

Dans une série d'entretiens avec l'AFP, ces jeunes, la plupart étudiants, racontent qu'ils ont perdu leurs illusions sur les manifestations bon enfant et les campagnes de désobéissance civile. 

Comme des leaders des mouvements prodémocratie précédents croupissent en prison, ils n'ont pas de direction et sont organisés en petites cellules.

Le pôle de la finance internationale revenu en 1997 dans le giron chinois a vécu des violences sans précédent mercredi quand des jeunes se sont affrontés aux policiers pour protester contre un projet de loi, suspendu depuis, autorisant les extraditions vers la Chine.

Sur la ligne de front, Sharon, étudiante de 18 ans. Elle dit avoir réalisé trois jours plus tôt que les manifestations pacifiques ne servaient à rien.

Un nombre record de protestataires -- un million pour sept millions d'habitants, selon les organisateurs-- étaient descendus dans la rue pour demander le retrait du projet de loi. 

Peu avant minuit, le téléphone de Sharon s'éclairait. Dans un communiqué, le gouvernement hongkongais refusait d'en rabattre et maintenait son texte.

- Serviettes hygiéniques -

"Je me suis soudainement rendue compte que même si un million de personnes défilaient, cela n'aurait aucune répercussion", dit-elle. Comme les autres protestataires, elle parle sous couvert de l'anonymat. "Le mouvement (promémocratie) était dans l'impasse, les gens ont compris que les manifestations pacifiques ne marchaient pas vraiment".

Andrew, 22 ans, et un groupe de huit amis se sont préparés avec soin avant d'aller à la manif. Ils ont acheté des équipements de protection, lunettes, gants et film alimentaire pour se prémunir des brûlures causées par les gaz lacrymogènes, serviettes hygiéniques pour panser d'éventuelles blessures.

Mais il souligne que lui et ses amis n'ont consulté personne avant d'agir ainsi.

"Personne ne m'a dit d'utiliser la force ou d'aller sur la ligne de front". 

La décision de charger les forces de l'ordre pour essayer de prendre le Conseil législatif (LegCo, Parlement local) fut spontanée, sans ordre venu d'en haut. 

Ce n'était un choix délibéré mais le résultat des dynamiques de groupe à l'oeuvre, explique-t-il. Les manifestants ont été emportés par la "passion des foules et les actions de policiers" qui les ont mis en colère.

Le contraste avec l'immense mouvement prodémocratie de 2014, quand les protestataires avaient occupé pendant plus de deux mois des quartiers entiers pour réclamer l'élection du chef du gouvernement au suffrage universel, est saisissant.

- "Choisir de charger" -

Hormis des affrontements sporadiques avec les policiers, le mouvement fut largement pacifique, porté par des leaders clairement identifiés.

Mais la "Révolte des parapluies" avait échoué à obtenir la moindre concession et bon nombre des figures du mouvement, comme le leader étudiant Joshua Wong et l'universitaire chrétien Benny Tai, sont en prison. 

"Ce que nous avions fait jusque là était insuffisant pour faire ressentir au gouvernement la colère et le mécontentement du peuple. C'est pourquoi on a choisi de charger", ajoute Andrew. Il reconnaît que des actions coordonnées seraient plus simples mais plus personne ne veut prendre le risque d'être un meneur.

La police a qualifié cette manifestation d'émeute. Un commissaire vétéran d'ordinaire spécialisé dans les triades a présenté les protestataires comme "des gens organisés, préparés, radicaux et violents".

Le chef de la police de Hong Kong a défendu ses troupes en déclarant qu'elles avaient été ciblées par des projectiles potentiellement mortels comme des pavés.

Carrie Lam, cheffe pro-Pékin de la ville, a aussi parlé d'émeutiers, refusant de s'excuser pour la dispersion musclée des manifestants alors même qu'elle annonçait samedi la suspension du projet controversé.

Les forces de l'ordre comme Mme Lam ont été accusées d'usage excessif de la force. Les défenseurs des droits humains et des groupes de juristes et avocats influents ont jugé la réaction policière disproportionnée. Les images montrant les passages à tabac les plus violents sont devenues virales. Des parents ont manifesté avec des pancartes demandant: "Ne tirez pas sur nos enfants".

- Banquiers sous la menace-

Chris, parti manifester avec le numéro de téléphone d'un avocat écrit sur le ventre, juge que l'opinion hongkongaise d'ordinaire plutôt conservatrice a radicalement changé. 

"Ceux qui hésitaient un peu ou résistaient face aux tactiques plus radicales commencent à les accepter lentement", dit-il. 

Andrew, qui raconte avoir été frappé à coups de matraque, est d'accord. 

"Des gens en costume venaient dans les postes de ravitaillement qu'on avait mis en place pour nous demander de quoi on avait besoin". 

Leung, une étudiante qui a participé à toutes les manifestations ces dernières années, assure que sa génération "n'a rien à perdre".

Pour Andrew, les répercussions éventuelles du projet d'extradition l'emportent sur la peur d'être arrêté ou des conséquences pour son avenir professionnel. "Même si je choisis le confort et je deviens banquier, si cette loi est adoptée, je serais menacé",dit-il.

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