Proche du pouvoir, l'Eglise de Pologne visée par les manifestants pro-choix

Proche du pouvoir, l'Eglise de Pologne visée par les manifestants pro-choix
Des manifestants devant une église contre le soutien apporté par l'Eglise au durcissement de la législation déjà étroite sur l'avortement, à Varsovie le 25 octobre 2020

, publié le vendredi 30 octobre 2020 à 14h18

Accusée depuis longtemps d'appuyer le pouvoir ultra-conservateur, l'Eglise catholique de Pologne compte parmi les premiers visés par la révolte massive contre une interdiction quasi-totale de l'avortement dans ce pays considéré généralement comme un bastion du catholicisme en Europe.

Bravant la pandémie et les restrictions en vigueur dans l'ensemble du pays, des dizaines de milliers de Polonaises et Polonais envahissent depuis huit jours les rues de leurs villes en réaction à la décision du Tribunal constitutionnel de proscrire l'IVG en cas de malformation grave ou irréversible du foetus.

De nombreux édifices religieux ont été tagués avec des inscriptions accusant l'Eglise institutionnelle de promouvoir "l'enfer des femmes". Nombre de manifestants ont brandi des pancartes et lancé des appels violemment anti-cléricaux. 

Ca et là, des messes dominicales ont été perturbées par l'irruption d'activistes à intérieur des églises, situation sans précédent dans l'histoire moderne du pays, selon des images diffusées largement par les réseaux sociaux et les médias.

Ces attaques ont, à leur tour, provoqué une réaction ferme du pouvoir, et mobilisé des groupes d'extrême droite, s'auto-proclamant "défenseurs de la foi", qui ont déjà participé à des escarmouches avec des protestataires. 

Vendredi, de nouvelles manifestations étaient prévues à Varsovie à partir de 16H00 GMT et dans d'autres villes polonaises en dépit de l'interdiction de rassemblements de plus de cinq personnes à cause de la flambée de l'épidémie de Covid-19.

"Nous sommes prêts à mener la lutte jusqu'au bout", a déclaré à la prsse Marta Lempart, co-fondatrice du mouvement de la Grève des Femmes.

Les groupes d'extrême droite ont appelé les habitants de Varsovie à "défendre" les églises lors de la manifestation prévue vendredi, bien que les organisateurs aient assuré qu'ils ne comptaient pas prendre pour cibles les établissements religieux.

Le président conservateur Andrzej Duda a fustigé "l'insulte aux sentiments religieux et la profanation de lieux de culte" alors que le chef du parti ultra-catholique nationaliste au pouvoir Droit et Justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, a dénoncé des "tentatives de détruire" le pays "tel qu'on le connaît".

M. Kaczynski, qui est le vice-Premier ministre responsable de la sécurité nationale, a appelé ses partisans à "défendre les églises", juste avant les grandes manifestations annoncées pour vendredi. 

Le Premier ministre Mateusz Morawiecki a également dénoncé vendredi sur Facebook "le comportement irresponsable" de ceux qui manifestent en pleine pandémie. 

- "Festival d'hypocrisie" -

L'Eglise "n'est plus considérée comme une institution religieuse mais comme une d'influence politique", déclare à l'AFP Adam Szostkiewicz, observateur et analyste de la vie ecclésiastique. 

Selon lui, le vent de révolte couronne une série de scandales impliquant l'Eglise, dont la pédophilie, le combat contre "l'idéologie LGBT", la course après des bénéfices matériels ou politiques. 

"Différents ruisseaux ont formé ce grand fleuve (de révolte)", souligne M. Szostkiewicz. 

L'épiscopat polonais a accueilli "avec satisfaction" la décision du Tribunal qui, conformément aux souhaits du PiS, restreint le droit à l'avortement aux seuls cas de danger de mort pour la femme enceinte et de grossesses résultant d'un viol ou d'un inceste.

Les opinions de la hiérarchie ont été accueillies comme "un festival d'hypocrisie" par les jeunes manifestants, selon M. Szostkiewicz, même si depuis, certains évêques ont "nuancé" leur message ou appelé à "apaiser le conflit".

Le porte-parole de l'épiscopat, le père Leszek Gesiak, a déclaré à la presse que "ce n'est pas l'Eglise qui a déclenché cette guerre. On ne l'a pas voulue".

- "Génération .JPG" - 

Nés après la chute du communisme en 1989, ayant voyagé, connu la démocratie libérale et laïque, "les jeunes sont beaucoup plus sécularisés que la génération de leurs parents ou leurs grand-parents, souvent imprégnés davantage de la culture européenne, britannique ou américaine que polonaise", souligne à l'AFP Mikolaj Czesnik, directeur de l'Institut des sciences sociales à Varsovie.

"C'est toute une rupture culturelle, technologique. Ces jeunes sont simplement ailleurs", insiste-t-il.

Ce n'est plus une "génération JPII" mais celle de ".JPG", constate de son côté le journal de gauche Krytyka polityczna, en référence au culte du pape polonais Jean Paul II, qui céderait la place à celui du format de codage de données à l'époque actuelle du numérique.

Ils ont du mal à accepter l'alliance du trône et de l'autel alors que la constitution parle de leur "autonomie" et "coopération".

Selon un sondage récent, 66% des Polonais désapprouvent le verdict du Tribunal constitutionnel, alors que 69% d'entre eux souhaitent un référendum concernant le droit à l'avortement.

S'obstiner à "rester dans les sillons dessinés par M. Kaczynski pourrait marquer la fin totale de l'autorité de l'Eglise", estime M. Szostkiewicz.

En Pologne, dont la loi anti-avortement comptait déjà parmi les plus restrictives d'Europe, il y a moins de 2.000 avortements légaux par an en Pologne, selon les données officielles. Les organisations féministes estiment que plus de 200.000 procédures sont réalisées illégalement, ou effectuées à l'étranger, chaque année.

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