Haïti: des familles d'accueil pour contrer les dérives des orphelinats

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Rose Boncoeur (d) pose avec les deux enfants qu'elle a recueillis, à Port-au-Prince, en Haïti, le 7 août 2019
Rose Boncoeur (d) pose avec les deux enfants qu'elle a recueillis, à Port-au-Prince, en Haïti, le 7 août 2019
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© AFP, CHANDAN KHANNA

, publié le jeudi 23 janvier 2020 à 09h49

Afin de contrer les risques de traite et les dérives des orphelinats qui se sont multipliés après le séisme de 2010, Haïti mène une large réforme de sa protection des enfants, en privilégiant notamment leur placement en familles d'accueil.

Le nombre d'établissements hébergeant des enfants avait plus que doublé au cours des mois suivant la catastrophe, un boom aussi rapide qu'illégal.

C'est dans ce pays qu'un couple de français venus adopter a perdu la vie il y a près de deux mois.

Dans son modeste logement, Rose Boncoeur vient de recueillir deux sœurs âgées de huit mois et trois ans, arrivées en état de malnutrition sévère. Avant cela, pendant un an et demi, elle avait pris bénévolement à sa charge deux enfants d'une autre fratrie. 

"On m'a souvent demandé si j'étais folle" rigole Rose. "Quand on confie des enfants, on ne me donne rien pour les vêtir donc je demande aux personnes qui pourraient avoir à donner et puis j'achète le reste. Certains ne comprennent pas que je puisse dépenser pour des enfants qui ne sont pas les miens", explique l'enseignante, fière que sa fille biologique considère ces enfants comme des membres de sa famille. 

Comme Mme Boncoeur, 120 ménages haïtiens accueillent gracieusement des mineurs en difficulté, une générosité encouragée par l'État qui prône la "désinstitutionnalisation".

Aujourd'hui, seule une cinquantaine des 754 maisons d'enfants recensées sont accréditées ou en voie d'accréditation auprès de administration haïtienne de protection de l'enfance, l'IBESR. Pour reprendre le contrôle, l'État a interdit, sous peine de poursuites pénales, toute nouvelle ouverture d'institutions du genre.

-Pédophilie et trafic d'organes-

Si le séisme de 2010 a dirigé la générosité internationale vers les orphelinats, il a incité les époux Clédion à devenir famille d'accueil, leurs trois enfants ayant grandi et quitté le domicile parental. 

"Avoir vécu cette mauvaise expérience et être encore en vie, on comprend qu'on est redevable aux autres" assure Solon Clédion, auprès de Jesly, 10 ans et Fedjiana 11 ans. "Elles sont petites, elles ne sont pas responsables de leur pauvreté" témoigne-t-il aux côtés de celles qu'il considère désormais comme ses filles.

Autre mesure forte, Haïti a finalement signé la convention de la Haye mettant fin aux adoptions indépendantes.

"Avant, un étranger pouvait aller directement dans un orphelinat, s'entendre avec le propriétaire et un avocat pour faire l'adoption sans que l'on ne soit même au courant" de la possibilité pour l'enfant d'être adopté, rappelle Arielle Jeanty Villedrouin, directrice de l'IBESR. "Désormais, ajoute-t-elle, aucun contact préalable n'est fait avec l'enfant, ce qui évite certaines dérives car on a parlé de pédophilie et de ventes d'organes aussi."

Que l'État ait finalement la responsabilité d'apparenter enfant et adoptant est apparu vital pour mettre fin aux drames vécus par certains parents biologiques. 

"La personne confiait son enfant à un orphelinat, signait éventuellement un document mais parfois sans savoir même lire. De façon récurrente, on recevait à l'Institut des mères en pleurs qui venaient réclamer leur enfant mais qui était parti à l'adoption à l'étranger", se remémore avec tristesse Mme Villedrouin. 

Car 80% des quelque 27.000 enfants haïtiens actuellement placés en orphelinat ont au moins un parent en vie. 

-Manne financière des orphelinats-

Que la pauvreté extrême aboutisse à l'éclatement des familles est d'autant plus inacceptable pour les acteurs de la protection de l'enfance que la manne financière dont disposent les orphelinats est conséquente. 

En 2017, Lumos, organisation créée par l'auteure d'Harry Potter J.K. Rowling, a révélé qu'au moins 70 millions de dollars sont parvenus annuellement à seulement un tiers des orphelinats haïtiens. Une somme estimée après la seule analyse des rapports budgétaires d'ONG étrangères.

"Soixante-dix millions : imaginez combien cet argent aurait pu aider les familles haïtiennes, à permettre aux enfants de vivre avec leurs parents", regrette Arielle Jeanty Villedrouin, dont l'institution nationale ne dispose que d'un budget d'un million de dollars.

L'Unicef appelle aussi à privilégier le financement de solutions familiales et communautaires.

"Quand on parle d'aider les enfants, c'est facile de mettre des briques et de les placer dans des institutions. On pense bien faire, et je ne dis pas que ça part d'une démarche méchante, mais les études montrent que, pour chaque année qu'un enfant passe dans un orphelinat, il perd entre trois et quatre mois de développement psycho-cognitif", détaille Maria Luisa Fornara, directrice de l'Unicef en Haïti. 

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