Faute d'écran, d'argent ou d'électricité, la déscolarisation accélère au Liban

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Les soeurs Amal, Hind et Sarah révisent leurs leçons dans la tente familiale, dans le camp de réfugiés syriens près de Tebrol (Liban) le 26 avril 2021
Les soeurs Amal, Hind et Sarah révisent leurs leçons dans la tente familiale, dans le camp de réfugiés syriens près de Tebrol (Liban) le 26 avril 2021
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© AFP, JOSEPH EID

publié le lundi 17 mai 2021 à 10h24

Dans un petit camp de réfugiés niché dans la Bekaa, dans l'est du Liban, Mohamad et ses trois soeurs craignent de perdre une nouvelle année scolaire après presque deux années manquées, faute de pouvoir suivre les cours sur internet.

Comme eux, des dizaines de milliers d'enfants syriens mais aussi libanais ont été contraints d'abandonner l'école depuis le début de la pandémie de coronavirus, dans un Liban en plein effondrement économique dont les infrastructures vétustes sont peu propices à l'enseignement à distance.

"Regardez mon téléphone, comment voulez-vous que mon fils étudie dessus? L'écran est fissuré (...) et je n'ai pas internet", déplore Abdel Nasser, père de Mohamad, assis en tailleur dans un modeste "diwan" --salon traditionnel avec coussins au sol-- aménagé dans sa tente.

"Nous n'avons pas les moyens d'acheter un téléphone à chacun, il faut d'abord que l'on nourrisse nos enfants", renchérit sa femme Chamaa.

A 11 ans, Mohamad ne sait "même pas multiplier 1 par 1", se désole son père, réfugié à Terbol (est) avec sa famille depuis 2012. Le garçon a commencé l'école en 2019, avec sept ans de retard, mais les cours ont été interrompus à cause des restrictions anticoronavirus.

Ses soeurs Amal, Hind et Sarah --âgées de 12 à 14 ans-- ont suivi pendant quatre ans les cours dispensés l'après-midi aux jeunes syriens dans les écoles publiques libanaises fermées depuis mars 2020. 

Un arrêt abrupt aux lourdes conséquences.

"J'étais heureuse avant", lâche Amal, sanglotant. "J'étudiais l'arabe, l'anglais, les sciences, la géographie". "Je pleure parce que (...) mes parents ne peuvent pas m'assurer l'école sur internet", ajoute-t-elle.

- "Catastrophe" -

Avec une grande affiche présentant l'alphabet arabe, sa mère tente tant bien que mal de limiter les dégâts. Elle accompagne notamment Mohamad dans le déchiffrage des 28 lettres et des mots correspondants.

Mais la famille craint que les écoles ne rouvrent pas à l'automne car plusieurs centaines de personnes sont toujours contaminées chaque jour au Liban par le Covid-19.

Selon l'ONG Save the Children, plus de 1,2 million d'enfants y ont été déscolarisés depuis le début de la pandémie. Elle a mis en garde début avril contre une "catastrophe" éducative.

La crise sanitaire a aggravé la situation d'un pays déjà en déliquescence économique. Plus de la moitié des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté, et 90% des réfugiés syriens (855.000 inscrits auprès de l'ONU).

"Certains enfants syriens ont dû abandonner leurs études pour travailler et pour aider leurs familles", explique à l'AFP Lisa Abou Khaled de l'agence onusienne pour les réfugiés, citant une estimation du ministère libanais de l'Education selon lequel "25.000 élèves syriens" ont quitté l'école en 2020/2021.

"Nous pensons que le nombre est plus élevé que cela", relève-t-elle.

D'après le HCR, plus de 50% des enfants syriens réfugiés au Liban n'ont plus accès à l'enseignement.  

- Décrochage de facto -

Le parcours scolaire de nombreux Libanais est également perturbé.

Vivant dans un appartement exigu d'un immeuble vétuste de Bourj Hammoud, dans la banlieue de Beyrouth, Pamela a quasiment perdu son année, faute de suivi régulier des cours sur internet.

"J'étudiais à ce bureau", raconte la fillette de 11 ans, montrant du doigt le boitier noir poussiéreux d'un ordinateur dépourvu d'écran. Il "a volé en éclats" lors de l'explosion au port de Beyrouth en août 2020, qui a également "soufflé l'appartement" familial. 

La gigantesque déflagration a fait plus de 200 morts et dévasté le tiers de la capitale libanaise, mettant à genoux une population déjà très éprouvée.

Un nouvel ordinateur "coûte aujourd'hui des millions" de livres libanaises, déplore Pamela, faisant allusion à l'inflation galopante qui a dépassé 140% en 2020.

Acculée, elle a "commencé à suivre les cours sur un téléphone portable" mais ses problèmes de vue, les coupures d'électricité et donc de connexion internet --"jusqu'à 18 heures par jour"-- n'ont fait qu'empirer les choses, l'incitant à décrocher.

"J'étais dégoutée par l'enseignement sur internet, je n'en pouvais plus", confie-t-elle.

A coté d'elle, son père n'a qu'un seul mot à la bouche: partir.

Ce chauffeur de taxi au chômage depuis plus d'un an avoue avoir voulu déscolariser sa fille en début d'année.   

"Je n'en ai plus rien à faire de l'enseignement", s'emporte-t-il. "Ce que nous avons vécu est amplement suffisant".

Mais Pamela rêve encore de retourner sur les bancs de l'école: "Je veux étudier pour pouvoir décrocher plus tard un boulot décent et pouvoir prendre en charge mes parents".

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