Fausse mort d'un journaliste russe : l'incroyable mise en scène

Fausse mort d'un journaliste russe  : l'incroyable mise en scène
Arkadi Babtchenko (au centre) est apparu bien vivant, ce mercredi, à Kiev. La veille, la police ukrainienne avait annoncé sa mort.

leparisien.fr, publié le mercredi 30 mai 2018 à 20h13

Kiev justifie l'organisation du faux meurtre du journaliste Arkadi Babtchenko par la nécessité de déjouer un véritable assassinat commandité par les service secrets russes.

C'est un rebondissement digne d'un film hollywoodien. Le journaliste russe annoncé mort mardi, assassiné, ne l'est plus ce mercredi ! Arkadi Babtchenko est même apparu bien en chair lors d'une conférence de presse à Kiev, dans laquelle il a révélé la supercherie. Son but affiché : démasquer «ceux qui complotaient pour me tuer». À ses côtés, un représentant du pouvoir ukrainien assume pour sa part avoir mis en scène le meurtre pour déjouer un véritable assassinat commandité, selon lui, par la Russie. Pour l'occasion, Kiev se félicite même de l'arrestation d'un homme. Secousses diplomatiques en vue.

Réactions internationales

Ce décès par balles annoncé la veille par la police ukrainienne a en outre déjà provoqué un émoi international tandis que le journaliste et écrivain de 41 ans était connu pour être très critique vis-à-vis de Vladimir Poutine. Arkadi Babtchenko avait d'ailleurs quitté la Russie il y a quelques années après avoir reçu des menaces. Il s'était réfugié à Prague, puis à Kiev. Toutefois, même à distance, le journaliste restait très préoccupé par la politique de son pays et le faisait savoir dans l'émission télé qu'il anime en Ukraine. Il a notamment fait des reportages dans l'est de l'Ukraine, où le conflit entre armée et séparatistes prorusses a fait plus de 10 000 morts en quatre ans. Il a dénoncé le rôle de la Russie, appuyant la thèse de Kiev et des Occidentaux selon laquelle elle soutient militairement les rebelles, ce que Moscou a toujours démenti.

Mardi, plusieurs observateurs ont donc soupçonné un meurtre, à grand renfort de rappels de précédents présentant des similitudes. L'Union européenne a par ailleurs réclamé «une enquête rapide et transparente» tout en dénonçant un crime «lâche».

Un homme payé par les services secrets russes ?

Ce mercredi, lors de sa spectaculaire conférence de presse, Babtchenko s'est excusé de n'avoir mis sa femme dans la confidence de cette opération qui a demandé «deux mois de préparation». A ses côtés, le procureur général de Kiev et le chef des services ukrainiens de sécurité (SBU), Vassyl Grytsak, sont en soutien. Ce dernier endosse d'ailleurs totalement la responsabilité du «canular», qui fait déjà beaucoup parler en Russie. «Grâce à cette opération, nous avons réussi à déjouer une provocation cynique et à documenter les préparatifs de ce crime par les services spéciaux russes», a-t-il clairement accusé. Puis d'ajouter : «Nous avons interpellé l'organisateur de ce crime il y a trois heures à Kiev !». Selon Vassyl Grytsak, cet homme a reçu 40 000 dollars de la part des services secrets russes pour préparer l'assassinat du journaliste.

«Un cirque !»

Sur la télévision publique russe, les commentateurs s'en donnent à cœur joie : «C'est une provocation et un cirque, et bien sûr ils ont blâmé la Russie sans même une enquête !», dénonce un présentateur. «L'Ukraine simulant la mort de Babchenko est un énorme cadeau pour la télévision publique russe», analyse le correspondant du Telegraph à Moscou, Alec Luhn.

Selon lui, les journalistes de la chaîne 24 tournent même l'opération en dérision : «L'essentiel est que les services spéciaux ukrainiens ont organisé le meurtre eux-mêmes, et l'ont résolu eux-mêmes ! Quel travail efficace et remarquable !» Sur Twitter, de nombreux journalistes étrangers regrettent la «perte de crédibilité» des médias que risque bien d'avoir provoqué la simulation, à l'heure où bon nombre d'entre eux s'évertuent à dénoncer les «fake news» attribuées au Kremlin.

Il s'agit là d'une mise en scène «navrante», a réagi de son côté le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), Christophe Deloire. Si la réapparition du journaliste est «un grand soulagement», «il est regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité, quel qu'en soit le motif».

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