Face aux migrants en détresse, la douleur des secouristes espagnols

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Une secouriste espagnole aide un migrant incapable de marcher dans le port d'Arguineguin, après un sauvetage au large de l'île de Grande Canarie, le 18 novembre 2021
Une secouriste espagnole aide un migrant incapable de marcher dans le port d'Arguineguin, après un sauvetage au large de l'île de Grande Canarie, le 18 novembre 2021
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© AFP, LLUIS GENE

publié le lundi 06 décembre 2021 à 17h33

Lorsqu'ils atteignent enfin le bateau dérivant au large des Canaries, les garde-côtes espagnols découvrent une scène douloureusement familière: sept cadavres s'y entassent aux côtés de nombreux survivants, dont trois finiront aussi par mourir.

Au départ de Dakhla, dans le Sahara occidental, 62 personnes d'origine nord-africaine était montées à bord de cette embarcation précaire pour une traversée de l'Atlantique devenue l'une des routes migratoires les plus dangereuses pour rejoindre l'Europe.

Manuel Capa, 50 ans, sauveteur embarqué sur le Guardamar Polimnia, un navire orange de 32 mètres basé au port d'Arguineguin sur l'île de Grande Canarie, se souvient de cette nuit de la mi-novembre comme d'une nuit particulièrement difficile.

"Normalement, le cuisinier ne monte pas sur le pont" lors des sauvetages "mais nous étions tellement débordés que nous avons dû l'appeler car nous étions épuisés à force de remonter les corps", se souvient ce représentant du syndicat CGT.

"Sur le coup, tu arrives à tenir le choc mais viennent ensuite les moments où tu te souviens de la scène, où tu penses au drame, à la souffrance de ces gens. C'est difficile à comprendre", lâche-t-il, sans pouvoir retenir ses larmes.

"Le problème, ce sont les politiques migratoires qui favorisent ce genre de traversée et les morts qui en découlent", dénonce-t-il.

Le nombre de migrants arrivant dans cet archipel situé au large des côtes nord-ouest de l'Afrique a bondi depuis fin 2019. Rien que sur les deux premières semaines de novembre, 1.194 personnes y ont débarqué sur 28 embarcations, selon le ministère espagnol de l'Intérieur.

- "Pas de sauvetage sans traumatisme" -

Deux nuits plus tard, après un autre sauvetage, médecins ou traducteurs aident à faire descendre du Guardamar Polimnia des dizaines de survivants drapés dans des couvertures rouges, la démarche titubante après neuf jours perdus en mer. Des sacs funéraires en plastique blanc sont également débarqués sur le port.

"C'est une traversée très difficile, parmi les plus dangereuses des routes migratoires", explique Paula Atochero, une infirmière qui s'occupe d'orienter les personnes à leur arrivée à Arguineguin.

Nombre d'entre eux "arrivent avec une hypothermie sévère, parfois associée à une autre pathologie: la déshydratation. Car quand ils n'ont ni à manger ni à boire, ils se mettent à boire l'eau de mer qui est très salée", dit-elle.

D'autres encore souffrent d'inflammations musculaires qui empêchent le sang de circuler et peuvent conduire à des amputations, voire à la mort, ajoute-t-elle.

Paula Atochero faisait partie des personnes ayant désespérément tenté de sauver une fillette malienne de deux ans en mars qui avait finalement succombé cinq jours plus tard à l'hôpital. Un drame qui avait suscité une immense émotion en Espagne.

"Nous avons eu beaucoup d'expériences traumatisantes sur le port d'Arguineguin. Il n'y a pas de sauvetage sans traumatisme. Car souvent nous échouons dans nos tentatives de sauver des vies", dit-elle.

- "Gros durs"-

Etre en première ligne sur la route migratoire a un coût émotionnel pour les secouristes.

Manuel Capa évoque ainsi un de ses collègues ayant "craqué" après avoir sauté à bord d'une embarcation où il s'est retrouvé au milieu des cadavres.

L'année dernière, les secours en mer espagnols ont mis en place pour leurs équipes une ligne téléphonique permettant de joindre des psychologues 24h/24.

"Chez les marins, on est censés être de gros durs, des hommes forts et beaucoup de gens ne veulent pas parler de ce qu'ils ressentent. Verser une larme est vu comme une faiblesse. Mais ça n'est pas le cas, c'est normal d'avoir un coeur et des émotions", insiste Manuel Capa.

La plupart des 12 bateaux de sauveteurs amarrés dans les îles Canaries disposent d'un équipage de trois personnes, ce qui signifie que seul le marin qui est sur le pont peut s'atteler à remonter les survivants. 

Malgré ce manque de ressources, des milliers de personnes ont pu être secourues depuis le début de l'année au large des Canaries.

Mais "ce n'est pas une question syndicale. Faire des secours en mer une simple affaire de folklore, penser que nous ne servons à rien serait une grave erreur et conduirait à la mort de nombreuses personnes", a averti il y a peu, devant le parlement régional, Ismael Furio, responsable du syndicat CGT, majoritaire dans la flotte des secours en mer.

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