Exfiltrés d'Afghanistan: la peur, la violence et le remords

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Photo fournie par l'Etat-major français des Armées le 24 août 2021 montrant un soldat français surveillant l'évacuation d'Afghans à l'aéroport de Kaboul
Photo fournie par l'Etat-major français des Armées le 24 août 2021 montrant un soldat français surveillant l'évacuation d'Afghans à l'aéroport de Kaboul
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© AFP, -, ETAT MAJOR DES ARMEES

publié le mercredi 25 août 2021 à 13h04

Devant l'aéroport, les soldats français et américains trient: "lui est avec nous, elle non, lui non, elle oui...". Ceux qui passent peuvent s'échapper de Kaboul, raconte Mohammad. Les autres, qui avaient tenté de s'immiscer dans le groupe pris en charge par l'ambassade de France, sont refoulés.

Arrivé à Paris parmi les centaines d'Afghans exfiltrés par l'Armée de l'air, Mohammad et une dizaine de ses compatriotes décrivent à l'AFP leur douloureux parcours, la fuite, la peur, le soulagement, mais aussi la tristesse.

"J'ai essayé plusieurs fois d'entrer dans l'ambassade. Mais les talibans m'ont refoulée. L'un d'entre eux m'a battue avec sa Kalachnikov. Je pleurais dans la rue quand quelqu'un m'a vue côté français. On nous a alors ouvert la porte", au milieu de la nuit, narre Maryam, ravagée par le fait d'avoir été séparée d'un de ses trois enfants dans la fuite éperdue.

Sous pseudonyme, de peur des représailles contre leurs proches, ils content l'urgence, les coups subis, les insultes, la fuite désespérée de la capitale afghane, le pandémonium autour de l'aéroport, et ce soulagement d'avoir rejoint l'Europe, teinté d'une immense tristesse de laisser derrière eux leur pays et certains des leurs.

Décider de tout quitter en un claquement de doigt, c'est ce qu'à dû faire Jibran. Le simple fait qu'il travaillait comme chauffeur pour une entreprise étrangère le rendait suspect aux yeux des talibans, assure-t-il. 

"J'ai quitté l'Afghanistan avec seulement mes habits et ma famille. Je suis rentré directement du bureau chez moi. J'ai fermé notre porte à clef puis nous sommes partis" à l'ambassade, raconte ce quadragénaire à la barbe noire fournie.

Dans ses poches, sept passeports, le sien, celui de sa femme et de leurs cinq enfants, et... 2.000 afghanis, soit moins de 20 euros. "Nous démarrons une nouvelle vie, mais de zéro", reconnaît-il dans l'hôtel près de Paris où ils sont tous hébergés, malgré tout "heureux de survivre aux atrocités talibanes" qu'il anticipe.

- "Les talibans partout" -

Mais atteindre l'ambassade est une aventure dans l'odyssée, comme le dit Abdullah, 32 ans, correspondant d'un média étranger, qui dispose pourtant d'un visa, comme sa femme, enceinte de 8 mois. 

Ils se mettent en route. "Les talibans étaient partout. Il contrôlaient la moindre voiture, le moindre sac". Entre son domicile et la Zone verte, où se trouvait la représentation française, les insurgés ont édifié trois check-points.

"C'était effrayant. Je pensais qu'ils allaient m'arrêter", se remémore-t-il. "Leurs commandants me criaient dessus : +Pourquoi vas-tu en France ?+". Mais finalement, ils passent.

Omar a 20 ans et lui est seul, car ses parents ont dû rebrousser chemin sous les coups talibans. Employé de l'ambassade française, il affirme avoir été "frappé" par des insurgés alors qu'il s'y rendait lundi. "Ils m'ont dit : +Arrête de travailler pour des étrangers ou tu vas toi-même devenir un infidèle et nous allons te tuer+".

Autorisé malgré tout à rejoindre la sécurité de l'ambassade, il a vu dehors les talibans gifler son père qui essayait avec sa femme de le rejoindre. "Ma mère et lui ont dû rentrer chez nous".

Massoud, sa femme et leurs quatre enfants ont réussi eux à se réunir. Photoreporter vivant à Jalalabad, capitale de l'Est afghan abonnée aux attentats talibans et du groupe Etat islamique, sa vie ne tient qu'à un fil. 

il est à Kaboul lorsque les talibans entrent dans la ville. Sa famille saute dans une voiture et réussit à faire les trois heures de route pour le rejoindre et parvenir à entrer dans l'ambassade. Ils n'ont pas même une couche de rechange pour leur nourrisson de deux mois et demi.

- 5 kilomètres en 3 heures -

Tous sont ensuite convoyés vers l'aéroport sous escorte française, de nuit. Derrière les vitres défilent la peur de ceux qui restent et les regards mauvais des talibans. Les bus traversent la nuit afghane, entourés de 4x4 blindés transportant des policiers et militaires français... eux-mêmes escortés par des véhicules rebelles.

"Cinq kilomètres" entre l'ambassade et l'aéroport qui paraissent "extrêmement longs" au patron du Raid, une unité d'élite de la police française, malgré des "négociations" préalables entre français et talibans..

Cinq kilomètres en deux heures et demi ou trois heures, plus lentement qu'à pied. Car très rapidement, des insurgés arrêtent le convoi. "J'étais extrêmement inquiet. J'avais peur qu'on nous attaque. Il y avait énormément de tension parmi les passagers", raconte Massoud.

Shahzaib Wahla, un journaliste pakistanais évacué avec eux, a vu sa dernière heure sonner. Alors qu'un rassemblement s'était constitué près de son bus, certains cherchant à y entrer de force, "un taliban a tiré en l'air" pour disperser la foule, "puis il a pointé son arme vers le chauffeur", avant de le laisser repartir.

Les mêmes scènes se sont répétées devant l'aéroport, où des milliers d'Afghans désespérés étaient massés. Mais cette fois-ci, ce sont les militaires américains qui ont fait feu vers le ciel, raconte Mohammad, technicien d'une entreprise étrangère, qui a obtenu un visa français pour sa femme et ses six enfants.

Puis il raconte le tri: "quand nous sommes sortis du bus, certains se sont mêlés à nous, espérant rentrer" dans l'enceinte à l'abri des talibans. "Alors les Français ont commencé à dire aux Américains (qui gardent la porte, ndlr), en désignant les gens: +elle est avec nous; il ne l'est pas; il est avec nous; elle ne l'est pas".

"Une fois dans l'aéroport, nous nous sommes sentis en sécurité", explique Mohammad. Mais le répit offert par cette sécurité ouvre la porte aux angoisses que l'urgence et la peur du transfert vers l'aéroport avaient mis en sourdine.

Maryam, avec deux de ses enfants, recommence à chercher son troisième qui aurait dû être entré dans l'ambassade avec sa tante avant elle. En vain. Son mari, haut placé dans l'administration afghane, a lui refusé de les accompagner, craignant de "se faire tuer en pleine rue" par les insurgés, dit-elle.

- "Je n'avais pas le choix"-

Puis c'est le décollage de l'avion militaire français. Une escale, un peu de réconfort, quelques soins sur la base aérienne 104 dont l'armée de l'air dispose aux Emirats. Puis un autre avion, plus spacieux pour effcetuer les 7 heures de vol jusqu'à Paris et recommencer une nouvelle vie.

Mais la tristesse et la culpabilité les rattrape presque tous.

Omar tremble pour ses parents, qu'il dit en grand danger par sa faute. "Les talibans sont déjà venus chez nous. Ils (leur) ont dit : +si vous ne nous amenez pas votre fils, on vous tuera+".

Mohammad sanglote, déchiré d'avoir "abandonné" son père, son frère et sa soeur. "Mais je n'avais pas le choix !", s'effondre-t-il. "En 1996, quand les talibans sont arrivés au pouvoir, ils m'ont mis en prison. Je ne veux pas de ça pour mes enfants."

Maryam, elle, respire un peu. Son mari avait fait le pari, presque insensé, de conduire leur fils jusqu'à Mazar-i-Sharif, grande ville du Nord frontalière de l'Ouzbékistan, car il disposait d'un visa pour ce pays. L'épopée a été couronnée de succès vendredi. "Ils sont en route pour Tashkent, la capitale ouzbèke, sourit-elle faiblement. Mais quand les reverrai-je ?"

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