Espagne: le combat de deux "bébés volés" pour que toute la lumière soit faite

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Manifestation pour obtenir justice dans le scandale des "bébés volés" sous le régime de Franco, le 26 juin 2018 à Madrid
Manifestation pour obtenir justice dans le scandale des "bébés volés" sous le régime de Franco, le 26 juin 2018 à Madrid
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© AFP, OSCAR DEL POZO

AFP, publié le mardi 26 juin 2018 à 19h06

"Bébés volés" comme des milliers d'autres en Espagne, Irene Meca et José Maria Garcia Gonzalez ne savent toujours rien de leurs parents biologiques après des années de vaines recherches et veulent aujourd'hui que le pays entende enfin leur histoire.

C'est en réunissant des documents en vue de son mariage que José Maria Garcia Gonzalez a appris à 35 ans que ses parents l'avaient adopté pour une bouchée de pain. Ils ont versé "un demi-salaire d'ouvrier" au docteur Eduardo Vela, accusé du premier procès du scandale des "bébés volés" qui se tient depuis mardi à Madrid, raconte-t-il à l'AFP.

Sur l'acte de naissance, daté du 2 septembre 1977, de ce professeur de physique, la partie réservée à l'identité de ses parents biologiques a été laissée en blanc. Signe évident selon lui qu'il a été "arraché des bras de (sa) mère".

Comme lui, des milliers d'Espagnols, selon les estimations des associations, ont été enlevés à leurs parents par des médecins ou des religieuses juste après leur naissance et confiés à d'autres familles, souvent moyennant finances. 

Entamé sous la dictature de Franco (1939-1975) avec un objectif initialement idéologique, ce trafic a duré au moins jusqu'au milieu des années 1980 avec des considérations ensuite crapuleuses.

- Entre pardon et vengeance -

Achetée par ses parents adoptifs en 1953, en pleine dictature franquiste, contre une forte somme d'argent, Irene Meca vit avec l'amer sentiment d'avoir été la marchandise d'un "vulgaire commerce". 

"Je n'ai pas de racines. (...) Je ne sais même pas le jour de mon anniversaire", dit à l'AFP cette Madrilène qui a appris à 15 ans lors d'une dispute familiale avoir été adoptée.

Sa mère adoptive, avec qui elle entretenait des relations tumultueuses, est morte cette année, emportant dans la tombe tout ce qui aurait pu lui permettre de retrouver ses parents biologiques. "Elle ne m'a jamais donné une explication, ne m'a jamais laissé la moindre piste à suivre", raconte-t-elle.

José Maria Garcia, lui, a pardonné à ses parents adoptifs de lui avoir caché la vérité pendant 35 ans et projeté sa colère sur les gens ayant orchestré le trafic. "Tous ces gens qui se sont enrichis au prix de notre souffrance, je veux les voir ruinés", dit-il, calmement.

Et aujourd'hui, il tente de maintenir ses deux enfants de neuf et quatre ans le plus loin possible de son combat pour la reconnaissance des vols de bébés. "Je ne veux pas qu'ils rentrent en contact avec cette atrocité, c'est l'horreur à l'état pur", insiste-t-il.

- Libérer la parole face à la "honte" -

Irene et José Maria ont remué ciel et terre pour tenter d'en savoir plus sur leurs origines. Mais rien ne leur a permis jusqu'ici de reconstituer le puzzle. Ni l'un ni l'autre n'a porté plainte, alors que la justice les classe presque toutes et qu'ils n'ont pas assez de preuves. Hôpitaux, administrations, Église... freinent des quatre fers à l'heure de fournir des documents, accusent-ils.

"Ils te donnent ce qu'ils veulent te donner, et c'est tout", dénonce Irene Meca.

José Maria Garcia Gonzalez a lui fait des tests ADN dans un laboratoire américain. En attendant qu'un jour, les résultats lui amènent une réponse, il essaie avec les associations de faire connaître les cas de "bébés volés" pour qu'un maximum de gens brisent le silence, encore tenace en Espagne pour tout ce qui touche à la dictature de Franco.

"Espérons que cela libère la parole des gens, car cette honte des années 70 est toujours là et les gens ont peur", assure José Maria.

À 65 ans, Irene Meca n'a que peu d'espoir de retrouver ses parents en vie. Mais elle sent qu'elle n'a "pas le droit de rester chez (elle) sans rien faire". "Je veux plus que tout pouvoir prendre ma mère dans mes bras. Je sais que je ne pourrai pas le faire mais je ne me résigne pas. (...) Peut-être que ma mère pleure depuis beaucoup plus longtemps que moi".

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