Entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, le désarroi d'un village coupé en deux

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Un soldat arménien monte la garde à Shurnukh, le 4 mars 2021
Un soldat arménien monte la garde à Shurnukh, le 4 mars 2021
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© AFP, ARIS MESSINIS

, publié le mardi 09 mars 2021 à 13h04

On a dit à Stepan Movsissian que sa maison est toujours en Arménie. Mais la moitié de son étable se situe maintenant en Azerbaïdjan. Une conséquence de la récente guerre qui a bouleversé les frontières entre ces deux ex-républiques soviétiques.

"Apparemment, le GPS dit que la frontière passe ici", montre M. Movsissian, 71 ans, les pieds dans la boue devant son humble demeure. "Mais comment c'est possible ?", poursuit l'ancien garde forestier. 

A quelques mètres, deux jeunes soldats arméniens observent la scène avec grande attention, la kalachnikov en bandoulière. 

Il y a encore quatre mois, l'Azerbaïdjan commençait de facto à plusieurs dizaines de kilomètres du hameau de Chournoukh, où vivent très modestement une vingtaine de familles arméniennes.

Mais entre septembre et novembre, la reprise des combats pour le contrôle de la région séparatiste du Nagorny Karabakh s'est conclue par plus de 6.000 morts et une lourde défaite de l'Arménie. Erevan a dû rétrocéder d'importants territoires azerbaïdjanais sous son contrôle depuis un premier conflit, au début des années 1990.

Selon les termes du cessez-le-feu conclu sous la houlette de la Russie, seule une partie de la république autoproclamée du Nagorny Karabakh survit, affaiblie, tandis que l'Arménie doit désormais respecter sa frontière internationalement reconnue avec l'Azerbaïdjan.

C'est sur cette frontière que se trouve Chournoukh. La ligne de démarcation est fraîchement établie, plus ou moins clairement, le long de la route qui traverse le village. De chaque côté, les forces azerbaïdjanaises et arméniennes se regardent en chiens de faïence. 

Entre les deux camps, un petit détachement de gardes-frontières russes a été déployé pour une durée encore inconnue, car il ne fait pas partie officiellement de la force maintien de la paix envoyée par Moscou dans le Karabakh, pour cinq ans renouvelables. 

"Un général azerbaïdjanais est venu et a dit que c'était leur terre", raconte à l'AFP Khatchik Stepanian, un fermier qui a été contraint avec sa famille d'aller vivre de l'autre côté de la route, côté arménien. 

Cet homme peut toujours voir son ancienne maison, abandonnée, depuis la fenêtre de son nouveau domicile. En tout, une dizaine de familles ont dû quitter leur maison.

"Bien sûr que c'est douloureux", lâche M. Stepanian, regrettant de devoir "vivre avec l'ennemi à proximité".

- "On étouffe" -

Des familles azerbaïdjanaises habitaient ces maisons contestées jusqu'à la fin des années 1980, quand elles ont dû fuir, comme des dizaines de milliers d'autres, la résurgence des tensions meurtrières entre Arméniens et Azerbaïdjanais, longtemps étouffées sous l'URSS.

Le Kremlin, il y a près d'un siècle, avait délimité les frontières des nouvelles républiques soviétiques sans vraiment tenir compte de conflits territoriaux ancestraux.

Se basant sur de vieilles cartes soviétiques, les habitants de Chournoukh soutiennent que toute la localité est en Arménie.

Les Azerbaïdjanais, de leur côté, ont utilisé des techniques modernes de cartographie par satellite pour définir un autre tracé, soutenu pour l'heure par les Russes.

Depuis un promontoire donnant sur la nouvelle frontière, le chef du village, Hakob Archakian, ne peut retenir une bordée d'injures en apercevant en contrebas un garde-frontière azerbaïdjanais.

"On étouffe. Nous avons vécu ici plus de 30 ans", dit-il. "C'était toute notre vie, tous nos souvenirs." Lui aussi a dû quitter sa maison et doit maintenant vivre dans son bureau avec sa femme et sa fille.

Le gouvernement arménien construit des logements pour les déplacés qui gardent l'espoir de retrouver leur ancien chez-soi. 

Cette situation, pour le moment, n'a débouché sur aucune violence. Le moindre incident nécessite toutefois une médiation internationale, ce qui laisse douter de la pérennité de cette solution.

"Un jour, un cochon est passé de l'autre côté", relate M. Archakian. "Il a fallu que nos gardes-frontières, les Russes et les Azerbaïdjanais s'accordent pour que son propriétaire soit autorisé à aller le chercher."

La présence des Russes calme un peu les craintes des habitants effrayés par celle, toute proche, de l'ennemi juré. Mais leur possible départ suscite déjà des inquiétudes. 

"Je ne sais pas ce qui se passera s'ils partent", confie Noune, la femme de M. Archakian, professeure de mathématiques à l'école du village.

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