En Tchétchénie, les écoles au lieu de la prison pour les ex-femmes de l'EI

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Capture d'image d'une vidéo de l'AFPTV, le 9 août 2019, montrant la Tchéchène Zalina Gabiboulaïeva et l'un de ses enfants en train de dessiner à Grozny
Capture d'image d'une vidéo de l'AFPTV, le 9 août 2019, montrant la Tchéchène Zalina Gabiboulaïeva et l'un de ses enfants en train de dessiner à Grozny
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© AFPTV

AFP, publié le vendredi 09 août 2019 à 11h52

Mère de cinq enfants, Zalina Gabiboulaïeva assure avoir été "dupée" par les jihadistes qu'elle a rejoint en Syrie il y a cinq ans. Aujourd'hui repentie et rapatriée en Tchétchénie, elle va d'école en école pour avertir des dangers de l'extrémisme.

"Nous pouvons être utiles. Nous pouvons raconter à la jeune génération ce qui nous est arrivé, pour qu'ils ne fassent pas les mêmes erreurs", plaide cette femme de 38 ans, qui se rend dans des écoles et des universités deux fois par semaine en Tchétchénie et en Ingouchie, la république voisine.

La Russie a été l'un des pays pionniers dans le rapatriement des familles de jihadistes à mesure de la dislocation du "califat" créé par l'organisation Etat islamique en Irak et en Syrie. La grande majorité des "revenants", des femmes et des enfants, se trouvent aujourd'hui dans les républiques à majorité musulmanes du Caucase, telles que la Tchétchénie.

Si d'autres pays confrontés à cette épineuse question ont décidé de retirer leur citoyenneté ou d'interdire les familles de jihadistes de revenir, les autorités russes, et l'autoritaire dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov en première ligne, ont multiplié les efforts pour faciliter le retour de leurs citoyens chez eux.

Ces efforts ont permis le rapatriement de près de 200 femmes et enfants. Ils sont toutefois quasiment à l'arrêt depuis un an en raison des inquiétudes des services de sécurité.

Face aux élèves, Zalina Gabiboulaïeva décrit comment elle a succombé à la propagande de l'EI avant de se rendre en Syrie avec ses enfants, où elle dit n'avoir trouvé que "cruauté et horreur": "Cela n'avait rien à voir avec l'islam".

 - "Montrer leur repentir" -

Le mari de Zalina Gabiboulaïeva étant décédé depuis plusieurs années, elle a épousé sur place un Macédonien, soucieuse de ne pas être victime de la discrimination dont les femmes non mariées faisaient l'objet dans les territoires contrôlés par l'EI.

Le couple a tenté de fuir via l'Irak, où son nouveau mari a été emprisonné tandis qu'elle s'est retrouvée dans un camp de réfugiés, avant d'être autorisée à revenir en Russie. Après avoir écopé d'une peine avec sursis dans son Daguestan natal, elle s'est installée en Tchétchénie.

Si l'utilisation d'anciens membres de groupes extrémistes à des fins pédagogiques n'est pas inhabituel, il s'agit de la première initiative du genre concernant des repentis de l'Etat islamique, selon des experts.

"Il est très difficile pour ces femmes de parler de leur expérience mais nous leur faisons comprendre que c'est une manière de montrer leur repentir", a affirmé Kheda Saratova, conseillère de Ramzan Kadyrov pour les droits humains.

Selon Mme Saratova, qui supervise les efforts pour rapatrier les familles de jihadistes avec le soutien de Moscou, les jeunes sont plus réceptifs à ce genre d'initiative qu'aux avertissements traditionnels sur les dangers de l'extrémisme.

"Lorsque quelqu'un arrive pour leur raconter en détail la radicalisation, ce qu'ils ont fait là bas, comment ils sont parvenus à s'enfuir (...), ils voient les choses telles qu'elles sont vraiment, le vrai visage de cette organisation terroriste", explique-t-elle.

- "Vitrine" -

Dans une vidéo de l'une des interventions de repentis de l'EI, une femme décrit avec émotion, devant des adolescents, la douleur qu'a causée à sa famille sa décision de rejoindre le groupe jihadiste.

"Il y avait des groupes spéciaux pour apprendre aux enfants à combattre. Ils faisaient comme si c'était un jeu, ils leurs apprenaient à tirer", raconte-t-elle.

Selon Ekaterina Sokirianskaïa, directrice du Centre d'analyse et de prévention des conflits, la stratégie des autorités tchétchènes envers les repentis de l'EI est une "vitrine" destinée à masquer l'image négative des violations des droits humains dans la république.

Pour autant, l'initiative dans les écoles et universités "est l'un des moyens les plus efficaces pour contrer idéologiquement le terrorisme", estime-t-elle.

Elle relève la difficulté à obtenir le consentement des repentis à parler publiquement en raison de la peur de la stigmatisation ou des représailles.

Mme Saratova insiste pour sa part sur le fait que les cinq femmes impliquées dans le programme, qui a touché près de 600 élèves en un an et qui attend un soutien financier pour se poursuivre, y prennent part volontairement. Tout en suggérant une part de donnant-donnant: "Dans la vie, tout se paye".

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