En Syrie, ni Netflix ni Zoom pour alléger le quotidien en pandémie

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Zeina Shahla, une journaliste syrienne, tape sur son ordinateur dans un café à Damas, le 1er mars 2021
Zeina Shahla, une journaliste syrienne, tape sur son ordinateur dans un café à Damas, le 1er mars 2021
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© AFP, LOUAI BESHARA

, publié le vendredi 19 mars 2021 à 09h31

Sur une planète confinée, la popularité des plateformes comme Netflix ou Zoom a explosé. Mais en Syrie, pays en guerre et frappé de sanctions internationales, ces deux sites sont bloqués et Mohamad Habach se sent de plus en plus déconnecté.

"C'est comme si on vivait dans une coquille déconnectée du monde extérieur", déplore à Damas cet expert des nouvelles technologies de 35 ans. "Cet isolement fait que toute une jeune génération se retrouve technologiquement à la traîne."

La Syrie fait partie des quatre pays n'ayant officiellement pas accès au géant américain du streaming Netflix, et des cinq privés de Zoom, leader des applications de visioconférence. Des restrictions semblables concernent le réseau social TikTok, ou les boutiques d'applications App Store et Google Play, utilisées sur smartphone.

Même avant le début de la guerre en 2011, les géants du web tels Amazon, Apple et Google ne pouvaient pas opérer librement en Syrie en raison des sanctions américaines interdisant l'exportation et la vente de logiciels, d'équipements et de services technologiques sans autorisation de Washington.

Ces restrictions, renforcées avec le conflit, visent à affaiblir les autorités syriennes soumises à un embargo économique et technologique. Mais à l'ère du coronavirus, elles restreignent l'accès des Syriens à un univers virtuel qui sert pourtant de palliatif ailleurs sur la planète.

- "Mission impossible" -

"Les Syriens ne peuvent accéder à aucune plateforme étrangère, qu'il s'agisse d'éducation, de commerce en ligne, de travail ou de loisirs", résume M. Habach.

Dans la boutique de réparation d'équipements électroniques où il travaille parfois, il installe des VPN pour ses clients, leur permettant de contourner les interdictions.

"Les VPN vous font faire un pas en avant. Mais ce n'est pas une solution", déplore le spécialiste.

Car l'efficacité de ces réseaux virtuels privés permettant de dissimuler l'origine géographique réelle de la connexion internet est relative, certaines applications nécessitant en plus un code d'activation via SMS, qui ne peut pas être envoyé sur un numéro syrien.

Seuls les plus chanceux peuvent éventuellement demander à des amis à l'étranger d'utiliser leur téléphone pour contourner l'obstacle.

Faute d'accès à Netflix, les Damascènes raffolent toujours de films et séries piratés, notamment sur DVD. Et pour remplacer Zoom, beaucoup se contentent des appels vidéos WhatsApp ou Skype.

"Mission impossible" toutefois concernant les achats en ligne, sur Amazon par exemple, assure M. Habach.

Pour acquérir un projecteur, il a dû demander à un ami au Liban voisin de passer la commande et à un autre en France pour le paiement.

Il a ensuite fallu attendre une ouverture de la frontière entre le Liban et la Syrie, fermée par intermittence à cause du Covid-19. Trois mois plus tard, le colis est finalement arrivé à Damas.

- Technologie en panne -

Par ailleurs, si le télétravail s'est popularisé partout dans le monde avec la pandémie, les restrictions empêchent les professionnels syriens de participer aux séminaires, ateliers et réunions en ligne.

En un an, la journaliste Zeina Chahla a dû refuser des dizaines d'invitations pour des conférences. Toutes étaient prévues sur Zoom et les organisateurs rechignent à choisir des plateformes alternatives.

"Il y a un sentiment d'isolement", reconnaît la professionnelle de 39 ans, dans un café de Damas. "C'est comme si l'horloge technologique en Syrie avait cessé de fonctionner il y a des années."

Elle aussi a recours aux VPN. Un point positif toutefois, s'amuse-t-elle: les Syriens peuvent regarder des vidéos YouTube sans être interrompus par les publicités, Google Ads n'étant pas activé dans le pays.

Et malgré les sanctions, les produits Apple et Android restent disponibles en Syrie grâce à des importateurs débrouillards.

Dans le pays décimé par dix années de guerre, il faut toutefois débourser quelque six millions de livres syriennes (1.429 dollars au taux du marché noir, 4.777 au taux officiel) pour acheter l'iPhone 12. C'est 100 fois le salaire moyen des Syriens vivant dans les zones gouvernementales.

Mais c'est moins le prix vertigineux que l'impossible accès aux services Apple ou Android qui rebute Omar quand il choisit son téléphone.

"Toute application que je souhaite télécharger requiert un paiement électronique. La plupart des nouveaux programmes ne fonctionnent même pas ici", déplore l'étudiant de 26 ans dans une boutique de téléphonie de la capitale.

"Les smartphones perdent les caractéristiques qui font leur distinction, même quand ils sont neufs", lâche-t-il. "Simplement parce que nous sommes en Syrie."

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