En Roumanie, la "vie brisée" d'Emilia, devenue mère à 15 ans

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La jeune Roumaine Emilia avec deux de ses trois enfants, le 11 mars 2021 à Bucarest
La jeune Roumaine Emilia avec deux de ses trois enfants, le 11 mars 2021 à Bucarest
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© AFP, Daniel MIHAILESCU

publié le vendredi 26 mars 2021 à 14h37

Emilia, jeune Roumaine, est tombée enceinte à 15 ans. Cinq ans plus tard, elle a trois garçons et ce sentiment irrépressible d'une jeunesse gâchée, dans un pays où plus de 10% des bébés sont mis au monde par des adolescentes.

"Quand j'ai appris ma première grossesse, j'ai su que mon avenir était fini", raconte-t-elle dans son petit studio, dont la mairie paie le loyer, au deuxième étage d'un HLM délabré de Bucarest.

Sa mère, qui n'avait elle-même que 13 ans lors de son premier accouchement, l'avait mise en garde mais elle ne lui a jamais parlé de protection. 

Quant à avorter, "la question ne s'est jamais posée", explique Emilia, entourée de ses trois fils qu'elle couve des yeux.

Dernière née d'une fratrie de 11 enfants, elle fait partie de cette catégorie vulnérable où précarité et accès difficile à l'éducation aboutissent souvent à des grossesses précoces.

La jeune femme aux longs cheveux bruns a quitté les bancs de l'école à l'âge de 12 ans. "On vivait dans un abri de fortune, sans électricité ni eau courante, et je ne pouvais pas faire mes devoirs", se souvient-elle. Puis les enfants sont arrivés, réduisant à néant tout espoir de rescolarisation.

- Un "futur" pour ses fils -

"Si quelqu'un m'avait aidée à continuer, aujourd'hui j'aurais pu chercher un emploi", soupire Emilia, qui n'a pas souhaité donner son nom. Aujourd'hui séparée du père des enfants, elle se concentre sur l'éducation de ses enfants. "Je veux pour eux le futur que je n'ai pas eu", confie-t-elle.

Abandon scolaire, enlisement dans la pauvreté et risque d'accoucher de bébés prématurés: "un enfant devenu parent, c'est une tragédie, une vie brisée", s'émeut Gabriela Alexandrescu, présidente de l'antenne roumaine de l'association Sauvez les enfants.

Au total, 673 adolescentes de moins de 15 ans et 15.915 âgées de 15 à 19 ans ont accouché en 2020 dans ce pays d'Europe de l'est de 19 millions d'habitants. Pour plusieurs d'entre elles, il s'agissait du troisième, voire du quatrième enfant.

Et 2021 a débuté sur la même tendance: la maman du premier nouveau-né de 2021 n'avait que 15 ans.

En Bulgarie voisine, pays qui se dispute avec la Roumanie la première place au sein de l'UE pour le nombre de mamans mineures, plusieurs fillettes âgées d'à peine 11 ans ont accouché ces dix dernières années.

- Promesses d'éducation sexuelle -

"A cet âge-là, une enfant n'est pas physiquement et physiologiquement apte à mener à terme une grossesse et à accoucher. Souvent elle se retrouve en outre toute seule, son partenaire ayant disparu du paysage", souligne Daniela Draghici, vice-présidente de l'ONG Sexul vs Barza (Sexe vs cigogne).

Dans ces deux pays comptant de fortes minorités rom, dont la tradition veut que les filles se marient très tôt. "Les grossesses précoces sont un phénomène cyclique qui se reproduit d'une génération à l'autre", met en garde une étude publiée en janvier par l'Unicef et l'association Samas, chargée d'accompagner mères et nouveaux-nés.

Selon les ONG, pour endiguer ce fléau il est crucial de mettre en place des programmes d'éducation sexuelle dans les écoles et les communautés défavorisées.

Mais Bucarest tarde à tenir ses promesses.

Un projet de loi à cet effet est bloqué au Parlement en raison notamment de l'opposition d'une influente "Alliance des parents" proche de l'Eglise orthodoxe majoritaire en Roumanie.

Dénonçant une "atteinte à la pudeur" des mineurs, cette organisation voit dans de tels cours une "stratégie masquée de sexualisation forcée des enfants dès le plus bas âge".

- "Sujet tabou" -

Il y a pourtant urgence, note Mme Draghici, précisant qu'une trentaine de centres de planning familial ont été fermés ces dernières années, victimes de l'indifférence des autorités et d'un manque de moyens. Sur la centaine qui restent ouverts, deux à peine distribuent gratuitement des contraceptifs. 

Faute d'adultes vers qui se tourner, les jeunes se fient à internet, leur seule source d'information, déplore-t-elle.

Ioana Constantin, médiatrice de santé rom, fait du porte-à-porte depuis une vingtaine d'années dans un quartier miséreux du sud de Bucarest.

Elle s'occupe d'environ 700 familles, de jeunes couples pour la plupart, qu'elle met en contact avec des médecins ou qu'elle aide à enregistrer leurs enfants, une démarche compliquée lorsque les parents n'ont pas de documents d'identité ou sont eux-mêmes mineurs.

"Je leur dis qu'il est plus facile de prévenir une grossesse" que d'en gérer les conséquences, explique-t-elle, regrettant la faible implication des autorités. 

"On dirait que c'est un sujet tabou, même au siècle où nous vivons".

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