En Roumanie, des filles boxent contre le rejet social

Chargement en cours
En Roumanie, des filles boxent contre le rejet social
En Roumanie, des filles boxent contre le rejet social
1/3
© AFP, Daniel MIHAILESCU

, publié le jeudi 20 février 2020 à 22h25

Steluta Duta vivait dans la rue, désespérée au point d'envisager le suicide, avant de découvrir la boxe: aujourd'hui triple championne d'Europe, cette Roumaine monte toujours sur le ring avec la rage de combattre l'exclusion dont sont victimes des milliers d'enfants mal aimés.

La boxe a été "l'occasion de sortir de la misère et de la pauvreté", confie à l'AFP Steluta Duta, cheveux coupés courts et silhouette d'adolescente malgré ses 38 ans.

En 2002, après avoir été mise à la porte du foyer où elle vivait, la jeune fille entrait timidement dans la salle de boxe de Buzau, une ville de l'est de la Roumanie, à une centaine de kilomètres de Bucarest.

Si elle n'était pas venue ce jour-là, "où d'ailleurs je l'ai prise pour un garçon (...), elle aurait grossi les rangs de ceux qui dorment dans la rue et se droguent en sniffant de la colle", estime l'entraîneur Constantin Voicilas, 69 ans, qui allait devenir son "papa".

Dix-huit ans et des dizaines de médailles plus tard, le sourire de Steluta s'efface dès qu'elle enfile les gants : ses sourcils se froncent et les coups pleuvent. L'acharnement de celle qui n'avait connu que "gifles et coups de pieds" durant son enfance et son adolescence n'a pas faibli.

Abandonnée à la naissance à l'instar de deux de ses huit frères et soeurs, "Steluta est une enfant dont l'Etat n'a pas voulu", résume M. Voicilas.

- Coach et ange-gardien -

Mais, grâce à une ambition hors du commun, les trophées s'empilent aujourd'hui dans l'appartement qu'elle loue à Buzau: championne nationale et vainqueure de la coupe de Roumanie sans discontinuer depuis 2003, trois fois championne d'Europe et autant de fois vice-championne du monde de la catégorie des moins de 48 kilos. "Parfois j'ai du mal à y croire. Mais je suis contente, je me sens accomplie", dit-elle.

Rien ne prédestinait cette "petite étoile" ("steluta" en roumain) à la gloire: dans ce pays parmi les plus pauvres de l'Union européenne, plus d'un enfant sur trois est exposé au risque d'indigence et d'exclusion sociale, selon Eurostat.

Taux élevé d'abandon scolaire, accès difficile au système de santé, maltraitances physiques et morales infligées sous couvert de discipline, la situation des enfants roumains, notamment ceux vivant en milieu rural, "demeure critique", observe un rapport de l'organisation "Save the childen" publié fin 2019.

"Steluta n'est pas la seule sportive que j'aie sortie de ce milieu", dit son entraîneur. "Les jeunes filles comme elle trouvent ici un refuge". 

Cet entraîneur sexagénaire au visage avenant barré d'une moustache s'est fait une spécialité d'accompagner ces adolescentes défavorisées sur le ring. Parmi les 480 médailles remportées par les élèves de son club, en une vingtaine d'années, les deux-tiers l'ont été par des filles.

Bianca Lacatusu, 17 ans, a perdu ses deux parents quand elle était bébé. Elle a été élevée par une famille d'accueil puis placée dans un foyer avant que M. Voicilas ne vienne lui proposer de s'essayer à la boxe.

- Devenir mère -

"J'aime me battre", dit cette jeune fille au regard perçant, qui rêve de vaincre un jour Steluta, sa partenaire d'entraînement, en qui elle voit une "inspiration".

"Les enfants issus de familles démunies sont habitués aux difficultés, ils ne jettent pas l'éponge devant le premier obstacle et se donnent de la peine pour réussir", estime Adrian Lacatus, sélectionneur de l'équipe nationale de boxe. 

Parmi les jeunes filles que ce coach entraîne actuellement, "plusieurs vont écrire l'histoire", assure-t-il, à l'image d'Alexandra Gheorghe, vice-championne d'Europe juniors à 17 ans.

Steluta se prépare de son côté pour le prochain championnat national. "Elle n'aura pas de rival d'ici dix ans en Roumanie", assure M. Lacatus.

Bientôt, elle raccrochera les gants pour se consacrer à une carrière d'entraîneur et à sa vie privée.

"Je veux vivre en bonne santé, avoir une famille et avant tout être une bonne mère", confie-t-elle, convaincue que "sans l'amour des parents, tout est vain".

La boxeuse a consacré une partie des économies issues de ses combats à rénover la maison où vit sa mère biologique avec ses plus jeunes frères et soeurs. 

Vos réactions doivent respecter nos CGU.