En Pologne, une star de rock attaque la loi sur le blasphème

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Adam Darski, chanteur et guitariste du groupe Behemoth, lors d'un entretien avec l'AFP dans son appartement à Varsovie le 25 mars 2021
Adam Darski, chanteur et guitariste du groupe Behemoth, lors d'un entretien avec l'AFP dans son appartement à Varsovie le 25 mars 2021
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© AFP, Wojtek RADWANSKI

, publié le mercredi 31 mars 2021 à 11h20

"Laissez-moi tranquille sinon c'est la bagarre". Accusé de blasphème en Pologne, Adam "Nergal" Darski, chanteur et guitariste du groupe de rock radical Behemoth, à renommée internationale, a lancé avec succès une collecte de fonds pour défendre la liberté de l'expression artistique.

A la mi-février, Nergal a été condamné par un tribunal de Varsovie à une amende, lors d'un procès, son sixième en date, pour offense aux sentiments religieux ou aux symboles nationaux. Il en a fait appel.

L'artiste, haut en couleur, est accusé d'avoir piétiné une effigie de la Vierge Marie, et documenté cet acte en 2019 sur son site Instagram. Auparavant, il a déchiré la Bible sur scène et crûment critiqué l'Eglise catholique.

"Je ne me laisserai pas faire", déclare à l'AFP le musicien de 43 ans, sûr de lui et décontracté, lors d'un entretien dans son appartement moderne, tout en noir et blanc, parsemé de symboles occultes, à Varsovie.

Nergal est sorti indemne de trois procès précédents. Trois autres sont en cours. 

- Sonnette d'alarme -

Cette fois, dit cet homme vêtu de noir, au corps couvert de tatouages, "je tire la sonnette d'alarme: en 1989 nous avons mis fin à un régime totalitaire, communiste et voilà que, peu de temps après, nous avons un nouveau régime, cette fois nationaliste-religieux", s'élève-t-il. 

Il dénonce le spectre de la censure.

"Je n'accepte ni muselière ni bâillon, je ne veux que créer, laissez-moi créer! Si l'artiste doit s'interroger voire demander l'avis de son avocat à chaque fois qu'il a envie de dire, d'enregistrer quelque chose, de s'exprimer, c'est terrible".

Et de s'attaquer au pouvoir ultra-conservateur et à la puissante Eglise, proche de ce pouvoir, dont il dénonce "l'oppression" et qui, au vu de statistiques, va grandissant.

Selon les médias polonais, le parquet a été saisi 90 fois pour offense aux sentiments religieux en 2018, contre 136 fois l'année suivante et 146 fois en 2020. 

- "Annexion de notre liberté"-

L'artiste a lancé sur des réseaux sociaux un appel au soutien et à la collecte de fonds pour la défense de la liberté artistique.

"Je m'appelle Nergal et je suis un artiste polonais. Depuis plus d'une décennie, je suis confronté à de nombreuses tentatives de détruire définitivement ma carrière sous prétexte que j'ai nui aux +sentiments religieux+.", commence-t-il sa déclaration en anglais, consultable notamment sur YouTube.

"Je ne suis pas d'accord avec cette pathologie qu'est l'article 196 (du code pénal)" qui pénalise l'offense aux sentiments religieux, à un objet du culte ou un lieu destiné à son exercice, explique-t-il à l'AFP.

Le paragraphe incriminé, en vigueur depuis de longues années, prévoit jusqu'à deux ans de prison pour une personne jugée coupable.

Récemment, trois militantes des droits des homosexuels ont été accusées d'avoir offensé ces sentiments en collant des affiches de la Vierge Marie auréolée d'un arc-en-ciel. Elles ont été blanchies par la justice.

En très peu de temps, Nergal collecte le double des 23.000 euros espérés via le site dédié www.ordoblasfemia.com.

"Ces fonds vont servir non seulement à me protéger contre mes adversaires mais vont soutenir toute action destinée à faire comprendre aux gens qu'on court un grave danger d'annexion de notre liberté".

- "Plaisir masochiste" -

Créé en 1991, son groupe Behemoth, a connu une ascension impressionnante sur la scène métal extrême mondiale, avec son imagerie païenne, occulte et satanique, mais aussi son attention particulière à la qualité des concerts et au côté visuel des prestations.

Chacun de ses disques, clips et concerts est une célébration sombre comme l'enfer, explosant de sonorités extrêmement lourdes et puissantes, sur fond de décor et costumes dignes de films d'horreur.

"Comment peut-on imaginer quelque chose d'aussi dégoûtant", s'interrogeait le site de droite niezalezna.pl après la sortie d'un des disques de Nergal qui, selon ce site, a "une nouvelle fois insulté les sentiments religieux de millions de catholiques en Pologne".

Adulé par ses fans, Adam Darski s'étonne lui-même que ses adversaires "trouvent un plaisir masochiste" à assister à ses concerts ou visiter ses sites, alors qu'il met toujours en garde, en polonais, qu'on y entre sur sa propre responsabilité.

"Ils y entrent et après ils se fâchent contre moi".

"Si vous êtes aussi vulnérable avec vos sentiments religieux, ne visitez pas mes sites internet, ne regardez pas mes vidéo-clips, vous n'êtes pas invités à voir mes concerts".

"Laissons les artistes pratiquer leur art, et les croyants pratiquer leur foi, chacun dans ses temples à lui. Ca peut bien coexister comme ça", conclut Nergal.

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