En Iran, des électeurs votent en hommage au "martyr" Soleimani

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Des Iraniens votent aux élections législatives le 21 février 2020, dans la banlieue sud de la capitale Téhéran
Des Iraniens votent aux élections législatives le 21 février 2020, dans la banlieue sud de la capitale Téhéran
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© AFP, ATTA KENARE

, publié le vendredi 21 février 2020 à 17h33

Jour de législatives à Téhéran: Mohammadi s'apprête à glisser son bulletin dans l'urne, une pancarte dans une main pour conspuer Donald Trump, et un petit-fils sur les épaules pour "l'éduquer sur la voie de la Révolution islamique et gifler les Etats-Unis", dit-il.

Agé de 19 mois, l'enfant, chevelure blonde, ne semble pas prêter attention à l'agitation régnant dans ce bureau de vote situé dans le quartier historique de la mosquée Hosseiniyeh Erchad, dans le nord huppé de la capitale iranienne. Ni à la pancarte agitée par son grand-père.

Côté pile, l'employé d'usine de 47 ans a écrit "Ô Trump, parieur compulsif, nous sommes ici pour voter", en référence au retrait de l'administration Trump en 2018 de l'accord nucléaire iranien, suivi du rétablissement de sanctions draconiennes contre l'économie du pays.

Côté face, Mohammadi s'est adressé au guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei: "Cher leader, nous sommes prêts à sacrifier notre vie pour toi".

A ses côtés, Aliréza Hachémi, 25 ans, est moins expansif mais tout aussi déterminé. Avec son vote, il espère surtout tourner la page de la présidence Hassan Rohani, réélu à un second mandat en 2017 sur la promesse de récolter les fruits de sa politique d'ouverture envers l'Occident. 

"Après l'élection de Rohani, tout s'est effondré. Il a signé un très mauvais accord (sur le nucléaire) et s'est tourné vers l'Ouest sans garanties solides", dénonce-t-il, reprochant au président qui fait figure de modéré d'être "très faible".

 - "Soleimani est vivant" - 

Les 290 députés de la onzième législature à sortir des urnes depuis la Révolution islamique de 1979 débuteront leur mandat dans un contexte de tensions exacerbées entre Téhéran et Washington, dans un pays frappé par une violente récession.

Face au mécontentement vis-à-vis de l'action du gouvernement, l'un des principaux enjeux du scrutin est l'abstention, que les observateurs prédisent élevée, également en raison de la disqualification de milliers de candidats réformateurs et modérés.

A Khorasan, quartier ouvrier du sud de la capitale, le vote a lieu sous la figure tutélaire du puissant général Qassem Soleimani, tué dans une frappe de drone américaine à Bagdad le 3 janvier qui avait fait craindre un conflit ouvert entre les deux ennemis jurés.

A l'entrée de la mosquée Lorzadeh, transformée en bureau de vote, un portrait géant du général défunt est éclaboussé de peinture rouge. "Le sang du martyr Soleimani va effacer Israël de la surface de la Terre", est-il écrit.

De nombreux électeurs se rendent aux urnes en brandissant des pancartes à son effigie.

"Je suis ici pour dire à l'ennemi que le martyr Qassem Soleimani est vivant et le sera toujours", commente Mehdi Zojagi, un ancien homme d'affaires octogénaire.

Sur le guidon de son vélo, il a accroché un drapeau montrant, sur une face, Soleimani au paradis entouré de hauts responsables défunts dont l'ayatollah Khomeini, le fondateur de la République islamique. Sur l'autre, son propre portrait est surmonté de la légende "Moi aussi je suis un soldat du général martyr Qassem Soleimani".

D'autres disent s'être déplacés pour des questions plus terre-à-terre, comme le chômage.

"A cause du manque d'emplois, beaucoup de jeunes se tournent vers la drogue", se désole Hosseini Okhasch, 18 ans.

A l'inverse, il y a ceux qui sont venus après avoir entendu l'ayatollah Khamenei appeler à voter par "devoir religieux" à trois jours du scrutin. 

- "Perdu la foi" -

Le député réformateur sortant Elyas Hazrati dit lui avoir voté tout en sachant qu'il ne pourrait pas être reconduit à son poste.

"J'ai été disqualifié par le Conseil des Gardien pour (...) +engagement insuffisant en faveur de la République islamique+", explique-t-il.

Un total de 7.296 candidats ont été disqualifiés, la plupart modérés et réformateurs, par cet organe chargé de valider les candidatures, dominé par les ultraconservateurs.

Planté sur le seuil de la mosquée, Ahmad, 30 ans, semble perplexe.

"Ma femme m'a dit, +si tu votes, je te tue+", raconte-t-il, ajoutant qu'elle "déteste le gouvernement".

"Ils tuent des innocents. Nous avons tout perdu et il n'y a plus rien à perdre", poursuit-il, en référence aux manifestations déclenchées en novembre après l'annonce d'une forte hausse du prix de l'essence, dont la répression a fait plus de 300 morts selon l'ONG Amnesty International.

Finalement, il ne votera pas, et déplore: "les gens ont perdu la confiance et la foi".

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