En Indonésie, la justice sommaire des foules en colère

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Photo prise le 12 avril 2018 d'une mosquée de Jakarta où un homme fut battu à mort pour avoir dérobé une boîte à dons, l'équivalent de 110 euros
Photo prise le 12 avril 2018 d'une mosquée de Jakarta où un homme fut battu à mort pour avoir dérobé une boîte à dons, l'équivalent de 110 euros
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© AFP, BAY ISMOYO

AFP, publié le vendredi 16 novembre 2018 à 09h42

Accusé d'avoir volé une moto, le suspect n'aura pas eu droit à un procès. Tué en pleine rue par un groupe de sept hommes à Tlogosari dans l'est de l'île de Java, il a été victime de l'un des nombreux cas de lynchages en Indonésie. 

Cet homme traîné dans une rue a été frappé à coups de bâtons et de pierres. Puis ses agresseurs ont aspergé son corps d'essence avant d'y mettre le feu.

Ce fait divers survenu en  juillet n'est pas isolé. Des cas d'assassinats sommaires commis par des foules sont régulièrement rapportés par les médias locaux en Indonésie, un phénomène que les observateurs mettent sur le compte de la défiance envers la justice d'une population pauvre et urbaine.   

Quelques mois plus tôt, un voleur qui s'était emparé d'une boîte à dons dans une mosquée de la banlieue de Jakarta a été rattrapé par la foule et battu à mort. Ce jeune homme a perdu la vie pour avoir dérobé l'équivalent de 110 euros.

"Cela m'interpelle d'autant plus que ça s'est produit dans une mosquée, un lieu de culte", dit Sahanan, un habitant du quartier où a été commis le lynchage.

"Les voleurs devraient être interpellés et remis à la police. On peut comprendre que des gens soient en colère (contre le voleur) et le frappent, mais pas qu'ils le battent à mort", ajoute-t-il.

En août 2017, c'est Muhammad al-Zahra, un homme de 30 ans soupçonné d'avoir dérobé un amplificateur audio dans la mosquée du quartier de Bekasi, dans la banlieue de la capitale, qui avait été battu à mort. Son corps avait été brûlé sur place et des témoins avaient même filmé la scène. 

- La police pointée du doigt -

Ce fait divers sordide avait provoqué un débat en Indonésie sur les raisons qui poussent des citoyens ordinaires à se livrer à des exécutions sommaires pour des délits mineurs, plutôt que de s'adresser à la police.

L'influence du conservatisme religieux qui s'est accentué ces dernières années en Indonésie, pays musulman le plus peuplé au monde, explique en partie ce phénomène. Un vol dans une mosquée est considéré comme une attaque contre l'islam, un sujet très sensible, observent des experts.

Dans ces foules en colère qui se font justice elles-mêmes se trouvent "des musulmans qui ne sont pas nécessairement de fervents croyants, mais peuvent se sentir facilement provoqués par ces incidents", explique Heru Susetyo, qui enseigne les sciences criminelles à l'Université d'Indonésie.

"Ils sont même prêts à commettre des actes de violence au nom de la +défense+ de l'islam et ils s'emportent facilement", ajoute le professeur.

Mais "le principal problème est le manque de confiance dans les autorités", souligne de son côté Agustinus Pohan, professeur de droit à l'Université catholique de Parahyangan.

"Il y a aussi de la corruption (...), ceux qui ont de l'argent ou du pouvoir bénéficient d'un traitement spécial. C'est pourquoi les gens refusent de faire confiance à la police et décident de prendre les choses en main", note-t-il. 

- Des sanctions légères -

Les six hommes jugés pour le meurtre de Muhammad al-Zahra ont été condamnés à des peines allant de six à sept ans de prison, des sanctions indulgentes aux yeux de la veuve de la victime, Siti Zubaedah.

"Franchement, je ne suis pas satisfaite de ces jugements, mais ils sont ce qu'ils sont, je ne peux rien dire de plus", raconte à l'AFP cette femme de 25 ans qui était enceinte et a perdu son deuxième enfant quelques jours après la mort de son mari.

Les autorités indonésiennes ne publient pas de statistiques pour ces lynchages. Mais la Banque mondiale a enregistré près de 34.000 attaques ayant entraîné des blessures graves ou la mort des victimes entre 2005 et 2014. 

Selon les médias locaux, ce sont près de 1.700 morts qui ont été enregistrés dans 16 provinces qui abritent la moitié des 260 millions d'habitants du pays.

Ces attaques sont trois fois plus fréquentes qu'au Guatemala, un autre pays qui souffre de cas de justice sommaire, relève Sana Jaffrey, chercheur de l'Université de Chicago qui a dirigé le programme de la Banque mondiale sur ce thème pendant plusieurs années.

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